Salaire des maires:
le grand écart

Les différences de revenus entre les chefs des exécutifs communaux sont vertigineuses. Les exemples de Bienne et de Bulle illustrent la difficulté de trouver un juste milieu

Plus de 20'000 francs brut par mois. Le maire de Bienne est l’un des mieux payés du pays. Le salaire d’Erich Fehr dépasse même celui de son voisin bernois qui gère pourtant une ville deux fois plus peuplée. En Suisse romande, seuls le syndic de Lausanne et le maire de Genève perçoivent davantage.

C’est ce qui ressort d’un sondage effectué par «Le Matin Dimanche» auprès de toutes les villes de plus de 10'000 habitants. Les chefs des exécutifs gagnent en moyenne 190'000 francs pour des équivalents plein-temps, mais les disparités sont énormes. A l’autre extrémité du classement, la ville de Bulle, dont le syndic, Yves Menoud, touche un forfait de 75'000 francs par an pour un 80%, ce qui équivaudrait à 93'750 francs à plein-temps.

Voici ce que gagnent les maires des villes suisses

Sources: sondage Le Matin Dimanche sur le revenu brut 2015 des chefs d'exécutifs des communes suisses de plus de 10'000 habitants et OFS (population, 2014)
Remarques: les communes de Dietikon, Kloten, Locarno, Mendrisio, Arbon, Uzwil, Buchs, Münchenstein, Ittigen, Romanshorn, Flawil et Zollikofen n'ont pas répondu. Bâle-Ville ne figure pas dans le classement car le président de la ville est également le président du Conseil d'Etat. Il touche 322'246 pour les deux fonctions.


Bienne et Bulle sont des cas extrêmes qui sont tout deux remis en cause, pour des raisons bien différentes.

A Bienne tout d’abord, le très confortable salaire du maire socialiste contraste avec la situation économique difficile de la ville. Les finances sont dans le rouge. Les recettes fiscales sont en baisse et Bienne doit faire face à l’un des plus importants taux de bénéficiaires de l’aide sociale du pays: 11,5% des habitants. L’année dernière, l’exécutif a envisagé toute une série de mesures d’économie pour tenter d’enrayer le déficit structurel: hausse des impôts, augmentation du nombre d’élèves par classe et réduction des programmes visant à l’insertion professionnelle et sociale notamment. Le peuple a manifesté son mécontentement en refusant le budget 2016. Aujourd’hui, la ville n’a toujours pas de budget et les habitants devront voter sur une nouvelle mouture le 3 avril.

Deux mois plus tard, ces mêmes citoyens devront se prononcer sur une initiative populaire visant à limiter le salaire du maire à 220'000 francs par an. Pour donner un ordre de grandeur, cette baisse de 42'000 francs correspondrait à la subvention accordée à la ludothèque ou au financement des camps de ski, menacés par les coupes budgétaires. «La population est très remontée contre le salaire du maire, affirme Sandra Schneider, membre des Jeunes UDC à l’origine de l’initiative. Nous avons récolté plus de 2'200 signatures sans problème.»

Erich Fehr, maire de Bienne

Erich Fehr, maire de Bienne

Sandra Schneider, qui siège au législatif, a été la première à mettre le salaire du maire à l’ordre du jour, dès novembre 2013. Une commission parlementaire avait alors été chargée d’examiner la question, mais ses conclusions se font toujours attendre. «Par manque de temps, justifie son président Pascal Bord. Nous nous sommes d’abord concentrés sur la question des employés de la ville.» Résultat: l’âge de leur retraite est passé de 63 à 65 ans. Et concernant le salaire du maire? «Je suis tenu au secret de commission, mais on s’achemine vers un montant proche de celui mentionné dans l’initiative, annonce cet ancien UDC passé dans les rangs du PLR. L’idée est de donner un signal fort à la population à qui on demande beaucoup d’efforts.» La proposition de la commission sera soumise au législatif sous peu. L’entrée en vigueur devrait se faire en janvier 2017. «Mais j’aimerais proposer que cette baisse soit rétroactive au 1er janvier 2016», déclare Pascal Bord.

Erich Fehr n’a pas souhaité répondre à nos questions. Il indique toutefois par e-mail qu’il comprend que par des temps difficiles, les salaires des membres de l’exécutif puissent être remis en question. Le socialiste pourrait se contenter de 220'000 francs par an - un salaire «respectable». Mais hors de question d’être proactif: «Renoncer volontairement à une partie de mon salaire serait populiste. C’est au législatif de décider.»

Revenus en fonction de la population

Tendances contradictoires
Reto Steiner, spécialiste en gestion publique à l’Université de Berne, distingue deux tendances antagonistes. D’un côté, les salaires des exécutifs ont augmenté dans deux tiers des communes au cours de ces dix dernières années. Cette évolution est surtout valable dans les communes de taille petite ou moyenne qui connaissent des difficultés à trouver du personnel politique et où un salaire plus élevé peut contribuer à susciter des vocations.

Reto Steiner, spécialiste en gestion publique à l’Université de Berne

Reto Steiner, spécialiste en gestion publique à l’Université de Berne

Parfois, cela ne va pas sans provoquer quelques vagues, comme le montre le cas de la commune du Locle en ce début d’année. Le législatif de la commune neuchâteloise a voté en novembre dernier une augmentation du temps de travail de 50% à 80% des membres de l’exécutif. Leur salaire passerait de 97'000 à 150'000 francs. Une hausse qui n’est pas du goût de tout le monde. Le POP - qui possède pourtant deux sièges sur les cinq à l’exécutif - a déposé un référendum. Le peuple aura donc le dernier mot.

L’autre phénomène relevé par l’expert bernois: les salaires des maires de certaines grandes villes ont fait l’objet d’un débat public, ce qui a généralement conduit à des baisses ou à des plafonnements. Le phénomène a jusqu’ici surtout touché des villes alémaniques comme Zoug ou Lucerne. En Suisse romande, le salaire XXL de Daniel Brélaz, qui avec 275'976 francs occupe la deuxième place de notre classement, juste derrière Zurich, fait régulièrement l’objet de discussions. Sans que cela n’ait eu la moindre conséquence.

Carte des revenus des maires

Plafonner le salaire d’un maire à 220'000 francs? L’idée fait sourire Yves Menoud tant elle est loin de sa réalité. Le syndic de Bulle nous reçoit dans son bureau chichement décoré de l’Hôtel de Ville. Lorsqu’on lui montre notre classement, ce PDC glisse immédiatement: «C’est vrai que je suis très loin de ce que touchent d’autres syndics. Mais ce sont les règles du jeu et je les ai acceptées, je ne me plains pas.»

Bulle compte moitié moins d’habitants que Bienne, mais affiche un bilan resplendissant. «Les finances sont extrêmement saines et les prévisions pour les quatre prochaines années en tout cas sont réjouissantes», affirme le syndic, économiste de formation. Le taux d’imposition n’a pas bougé depuis une décennie. La ville a doublé sa population en quinze ans: il a fallu construire des écoles, revoir le plan d’aménagement ou développer les transports publics.

«Mais du point de vue de l’exécutif, nous avons atteint les limites», constate Yves Menoud. La commune pratique encore le système de milice, avec un exécutif composé de neuf membres dont le taux d’occupation varie de 35% à 80%. «J’ai eu la chance de pouvoir diminuer mon temps de travail puis de profiter d’une retraite anticipée pour pouvoir me consacrer à la fonction de syndic. Mais tout le monde n’a pas cette chance. Un jeune père de famille qui vient d’acheter une maison pourrait difficilement s’en sortir.»

Yves Menoud ne se représente pas aux élections communales qui ont lieu dimanche prochain. «Rien à voir avec le salaire, assure-t-il. A 63 ans, je souhaite désormais me consacrer à ma famille.» Son successeur sera vraisemblablement le dernier syndic de milice de Bulle, avant le passage à un exécutif professionnel. Petite consolation pour celui qui sera le dernier syndic milicien: l’enveloppe dédiée aux salaires des neuf membres du conseil communal vient d’être revue à la hausse. Elle passe de 450 000 à 550 000 francs.•

Texte et visualisations
Alexandre Haederli
Noele Illien
Christian Brönnimann

Photos
M. Rouiller/La Gruyère,
Keystone, DR