Un jour, j'ai voulu
leur montrer autre chose
que la caserne grise

Aider des réfugiés, de nombreux Romands en font l’expérience.
Une journaliste du «Matin Dimanche» a tenté l’aventure.
Les moments de vertige, de combat, de rire et de pleurs,
elle raconte tout.

Textes: Camille Krafft
Illustrations: Lena Würgler

Le 12 septembre dernier, au sommet de la crise migratoire, je suis partie comme une fleur au centre d’enregistrement de Vallorbe avec une autre habitante de Romainmôtier (VD) pour y chercher une famille de requérants d’asile irakiens que nous voulions emmener pour la journée. Trois mois plus tard, après avoir été «attribuée» au canton de Vaud, cette famille s’installait en face de notre abbatiale, grâce à un concours de volontés locales. Du lourd. Imaginez: un village de 525 habitants au pied du Jura, la gare à 25 minutes à pied avec le chemin qui gèle en hiver, des bus par-ci, par-là, un train par heure, les bons de transport qu’il faut échanger contre des billets pour chaque trajet, alors même que la gare n’abrite pas de guichet. Des rendez-vous deux ou trois fois par semaine à Lausanne et à Yverdon pour régler leur situation administrative et médicale, une femme enceinte, puis un nourrisson, un père qui ne parle que l’arabe, deux enfants, dont un de moins de 2 ans, un adolescent de 16 ans qui se révélera rapidement le plus autonome de la famille. Et, en plus de tout ça, il faut qu’ils mangent hallal – allez expliquer ça à l’épicière.

Ils avaient traversé tellement d’épreuves qu’on aurait fait n’importe quoi pour les voir sourire.

Avec d’autres habitants de la région, nous avons rapidement formé un petit groupe pour les aider et les véhiculer. Ils étaient si charmants et désarmés, ils avaient traversé tellement d’épreuves qu’on aurait fait n’importe quoi pour les voir sourire. Je me suis retrouvée à donner une leçon sur le tri des déchets sous leurs yeux ébahis, j’ai crapahuté, comme d’autres, d’hôpital en administration, et je me suis noyée des après-midi entiers dans l’absurde paperasse de l’asile, au grand désespoir de mes enfants.

Sur le papier, tout nous oppose, eux et moi. Je suis non croyante, j’ai des enfants hors mariage et des amis proches homosexuels. Ils suivent le ramadan, refusent de faire la bise à une personne du sexe opposé et pensent qu’un carré de tissu posé sur leurs cheveux protège les femmes de la concupiscence masculine. Zainab*, la maman, se dit persuadée que c’est Allah qui m’a mise sur sa route. Moi, je crois plutôt que c’est Gelos, l’esprit du rire. Avec elle, je me marre. Tout nous oppose, mais on rit des mêmes choses et d’abord de nous-mêmes. A partir de là, tout est possible.

J’ai ri et j’ai pleuré, aussi. En écopant de «cas Dublin», on a sauté la démo du jeu pour passer directement au niveau avancé. Mais on n’a jamais perdu espoir, et on a fini par gagner.

Ma rédaction en chef m’a demandé de raconter cette expérience. Ce récit est mon témoignage de citoyenne, vu à travers mes yeux de journaliste. Il est aussi l’histoire de l’exceptionnel élan de solidarité de tout un village, et au-delà. Et la preuve qu’en agissant à son niveau, on peut tout faire. Ou presque.

* Prénoms connus de la rédaction

ACTE I
Où l’on entre dans l’inconnu
un samedi de septembre
au centre de requérants de Vallorbe

C’est un samedi de septembre ensoleillé, une journée parfaite pour faire découvrir à des visiteurs de passage le village de Romainmôtier et son abbatiale millénaire. Sur la méchante route des Grands-Bois, qui longe la voie de chemin de fer jusqu’à Vallorbe, avec Leonard Cohen en fond sonore, je répète en boucle dans ma tête cette phrase attrapée dans un éditorial en ligne du journaliste Daniel Schneidermann: «Oui, l’inconnu est devant nous et nous ne pouvons, humblement, que le reconnaître comme inconnu. Avec un pauvre réflexe simpliste qui nous murmure qu’il est préférable, tant qu’à faire, d’entrer dans l’inconnu avec des fleurs et des ballons plutôt qu’avec des chiens policiers.»

Donner une première image réconfortante du pays où ils vont peut-être refaire leur vie.

Pauvre réflexe, pauvres de nous. Sans doute comme ces centaines d’Allemands qui s’activent alors bénévolement pour faciliter l’accueil de dizaines de milliers de réfugiés, je suis un produit de mon temps: il aura fallu la diffusion répétée jusqu’à la nausée de l’image d’un enfant mort noyé, couché sur une plage dans la même position que mon fils cadet quand il dort, pour que j’arrive à saturation. Ecrire, faire mon métier, c’est bien, mais au milieu d’un tel tumulte, c’est vain. Alors, que faire? Accueillir des gens à la maison? Les critères définis par l’Organisation d’aide aux réfugiés sont trop stricts: je n’ai qu’une salle de bains, pas même un WC séparé. Ouf, ça m’arrange. Faire la queue pour prendre ma douche, dormir en pyjama, tenir une conversation dans une langue improbable après une journée surchargée, demander aux enfants de chuchoter, très peu pour moi. J’ai donc eu cette idée, soufflée par le réalisateur Fernand Melgar, qui a rendu célèbre la forteresse de Vallorbe vers laquelle je me dirige en cette matinée d’automne: aller chercher des gens, les emmener un jour entier loin de cette vilaine caserne grillagée, leur offrir un peu de douceur automnale, quelques informations, une première image réconfortante du pays où ils vont peut-être refaire leur vie. Au lieu de fleurs et de ballons, il y a dans ma cuisine une marmite de sauce bolognaise concoctée par Manouche, une habitante de la région avec qui je collabore dans cette expédition.

Elle me plaît bien, cette famille. J’aimerais qu’il en soit autrement, mais j’ai la générosité sélective.

Le premier que je vois, c’est l’enfant aux longs cils dans les bras de son père. Il y a aussi sa mère, qui s’avance déjà vers moi, et ses deux frères. L’aîné semble un peu impressionné, on voit qu’il peine à déglutir. Leurs sourires sont à la fois curieux et crispés. Pour eux, le saut dans l’inconnu a commencé quand ils ont quitté leur foyer irakien en décembre 2014, et c’est une autre paire de manches. Elle me plaît bien, cette famille. Elle a tout juste le profil que je recherchais quand nous avons contacté l’aumônier du centre d’enregistrement: elle a fui la guerre, on dirait qu’elle sort d’un poste de télévision. J’aimerais qu’il en soit autrement, mais j’ai la générosité sélective. Nous sommes trois femmes ce jour-là, et je ne voulais pas emmener chez moi de ces célibataires qui vous bouffent des yeux, ni des réfugiés économiques à l’avenir sans espoir.

Mais les voici déjà dans mon salon, debout et un peu gauches. Ils restent collés les uns aux autres, le père ne lâche pas d’une semelle l’enfant aux longs cils qu’il a porté dans ses bras sur 4000 kilomètres. Ils ont enlevé leurs chaussures, l’odeur de leurs corps s’exhale, ils sont en Suisse depuis trois jours, mais personne ne leur a encore proposé de vêtements pour remplacer ceux avec lesquels ils ont fait la route. Heureusement, Zainab, la maman, parle l’anglais. Comme souvent, comme partout dans le monde quand on doit s’apprivoiser, la conversation démarre sur des banalités. Ils s’étonnent de voir des cactus dans mon jardin d’hiver («Chez nous, on en a, mais c’est parce que rien d’autre ne pousse!»), s’extasient longuement sur l’eau minérale gazeuse. «Soda?» «no, water», «no, soda!» «no, water… enfin, peu importe»...

On parle, l’après-midi passe
A table, je leur demande de nous décrire leur parcours, sans réaliser vraiment dans quoi je me lance. En comprenant qu’on en aura pour des heures, je leur dis que je suis journaliste, et je sors un carnet de notes. Zainab commence: la fuite vers le Kurdistan, puis du Kurdistan vers l’Europe, les valises qu’il a fallu abandonner en Turquie, les passeurs, les véhicules pleins à craquer, la peur au ventre, l’envie d’en finir. On mange, on parle, l’après-midi passe. Et puis, à un moment donné, Zainab s’effondre. Elle est debout à côté du fauteuil en cuir noir, et elle se liquéfie, littéralement. J’ai peur qu’elle nous file entre les doigts, avec son petit ventre de femme enceinte. On la soutient par le bras pour l’asseoir. Elle vient de parler de la Bulgarie, ce pays autrefois inconnu d’eux, où des policiers les ont frappés (son mari en garde encore des séquelles physiques), humiliés, enfermés durant plusieurs jours dans une cellule sans sanitaires. La Bulgarie, surtout, où ils devraient être renvoyés selon les accords de Dublin, étant donné que ces mêmes policiers ont pris de force leurs empreintes digitales. Elle me dit que tous, y compris Chafik*, son fils aîné de 16 ans, préféreraient mourir que de retourner là-bas.

Sur le moment, je balance ce qui me passe par la tête pour la réconforter. Qu’ils ne seront pas renvoyés, qu’on s’arrangera, qu’on leur trouvera un bon avocat, que les droits de l’homme sont respectés en Suisse, que l’Europe est en train de prendre conscience de l’iniquité de ces accords. Je connais le règlement, je sais que la Suisse renvoie, j’ai vu «Vol spécial», et pourtant je ne veux pas y croire. Dans les articles que je lis, dans ceux que j’écris, oui, mais pas eux, pas l’enfant aux longs cils, pas cette femme en pleurs sur mon fauteuil.

Il est déjà 17 heures, et la «forteresse» va fermer ses portes pour la nuit. Nous copions sur mon téléphone la vidéo qu’ils ont tournée dans leur cellule bulgare. Je leur laisse mon numéro de portable et les reconduis à Vallorbe.

ACTE II
Où un cours sur le tri des déchets sonne comme un hymne à la gloire de la Suisse, pays de lois et de règlements

Nous sommes en décembre, la crêperie a fermé, le village de Romainmôtier a entamé son hibernation. En face de l’école, dans un petit appartement de deux pièces appelé l’Ermitage, des pèlerins d’un genre particulier se sont installés. Elle porte le voile, lui prie Allah avec ses fils aînés cinq fois par jour. Arrivés à Vallorbe en septembre, Zainab, Ahmed* et leurs trois enfants ont pris leurs quartiers au pied du Jura. Propriété d’une fondation, l’appartement est loué par la paroisse. Pour Paul-Emile, le pasteur, à qui j’ai évoqué le cas de cette famille, c’était une évidence: «Avec une femme enceinte, à la veille de Noël, on ne pouvait que les accueillir.»

Ce soir-là, il s’agit de leur expliquer comment nous trions les déchets. La belle affaire. Lorsqu’on vient d’un pays en guerre, séparer le verre brun du verre vert et enlever la protection en papier des pots de yogourt, ça doit être, pour le moins, exotique. Heureusement, mon interlocutrice est hypermotivée. Nous filons tout d’abord au secrétariat communal chercher le petit seau vert et les sacs biodégradables mis à disposition des habitants, puis nous retournons à l’appartement pour un cours pratique. En regardant Zainab traverser la route avec son récipient à compost et son tissu sur la tête, je pense très fort que, voilà, l’intégration, ça commence par là. Dans sa cuisine, j’explique à mon élève les grands principes de la récupération des détritus ménagers. Elle me regarde avec des yeux fascinés, elle boit mes paroles, j’ai l’impression d’entonner un hymne à la gloire de la Suisse.

– Quoi, ça ne te semble pas complètement absurde et démesuré de faire tout cela pour des déchets?
– Non, non, au contraire! Je suis très contente de trier mes détritus!
– Pourquoi?
– En Irak, c’est le chaos. Ici, vous avez des règlements pour tout. Même pour pêcher, il faut un permis. Nous, on veut de l’ordre et une bonne éducation pour nos enfants. C’est pour cette raison qu’on est venus en Suisse. La seule chose que je n’ai pas comprise, c’est: finalement, on met quoi dans la poubelle «normale», à part les Pampers?

Un incendie à l’Ermitage?
Depuis, je constate que chez eux les déchets sont toujours soigneusement triés. Mais l’intégration est un chemin semé d’embûches, où tous les détails ont leur importance. Quelques jours après, je reçois un SMS très «téléphone arabe» de Sylvain, un membre du comité composé de personnes de la région que nous avons formé pour entourer les réfugiés. Il m’écrit qu’il a reçu un appel de Sœur Madeleine, selon qui l’employé communal a été contacté «à plusieurs reprises», «a priori» par des enseignants de l’école, pour signaler un incendie à l’Ermitage. Renseignements pris, il s’agit de l’huile d’olive que Zainab fait chauffer très fort dans sa poêle pour y cuire les aliments hallal achetés à Lausanne, et qui dégage un paquet de vapeur. Comme ils sont très frileux, ils n’ouvrent la fenêtre qu’à la fin, et la fumée s’échappe, créant l’illusion d’un incendie.

Mais voilà que Noël approche, c’est le temps des cadeaux. Un matin, je les retrouve avec un air mi-catastrophé, mi-amusé. La veille, ils ont goûté une boîte de chocolats offerte par une personne sans doute bien intentionnée. Des chocolats… au kirsch. Ils sont très pratiquants, et pour eux l’alcool est un interdit. «On s’est tous sentis très mal», assure Zainab. Sans doute une punition d’Allah.

Au lieu des «Enchantée!» que je lui ai appris, Zainab lâche des «Champagne!» à la cantonade.

Je ne sais pas comment ce dernier envisage le fait qu’ils habitent aujourd’hui pile en face de la plus vieille église romane de Suisse. Eux, en tout cas, sont très reconnaissants à la paroisse pour son soutien et son engagement. Le dernier week-end de l’Avent, nous leur proposons de se joindre aux préparatifs de Noël en se rendant sur la place du Bourg pour la distribution gratuite des sapins offerts par la commune. Je les retrouve en bas, ils font la connaissance des habitants. Au lieu des «Enchantée!» que je lui ai appris, Zainab lâche des «Champagne!» à la cantonade. Dans la bouche d’une femme voilée, c’est assez marrant. Après un café très sucré (compter trois cuillères au minimum), sans doute pour faire comme tout le monde et ne pas refuser un cadeau, ils remontent avec un bel arbre dodu, qui passera l’hiver… sur le balcon, couché contre la balustrade: à cinq dans un deux-pièces, difficile d’ajouter un sapin. Au lieu de croupir là, l’arbre aurait dû demander l’asile ailleurs au village.

ACTE III
Où le doute nous étreint tandis que l’un de nos héros vit son premier jour d’école

Retour sur leur arrivée. Lundi matin, au lendemain de leur emménagement, je frappe à la porte de l’Ermitage peu avant 8 heures. Zainab m’ouvre. Ils ont les yeux cernés et des mines d’enterrement. Bilal* n’a pas dormi et ses parents non plus. Durant les trois semaines qu’il a passées au collège de Vennes, alors que sa famille habitait dans un centre EVAM situé sur les hauts de Lausanne, le garçon de 11 ans s’est fait des nouveaux amis, qu’il ne veut pas quitter. Surtout, il s’est senti intégré dans un groupe, après des années de guerre et d’exil.

Son père, Ahmed, est éteint. Après avoir entendu sonner chaque demi-heure à la tour de l’horloge durant toute la nuit, cet ancien policier a vu le jour se lever au pied du Jura vaudois, à 25 minutes à pied de la gare la plus proche. Ses nouveaux voisins sont des gens fort bien intentionnés, mais avec qui il lui est impossible de communiquer parce qu’il ne parle que l’arabe. Zainab est inquiète, elle me demandera pendant le trajet quelles sont les possibilités pour qu’ils retournent vivre à Lausanne. En les voyant dans cet état, je suis prise d’un vertige. Et si on s’était trompés, moi la première? N’auraient-ils pas dû rester dans la capitale vaudoise, près des autres réfugiés arabophones, des assistants sociaux, des mosquées, des magasins hallal, de l’hôpital et de l’administration? J’ai peur que tout foire et je m’en veux de les avoir poussés dans cette galère. Maudit utopisme.

Il ne veut pas enlever ses chaussures parce qu’il serait alors le seul élève en chaussettes

Mais impossible de reculer. On monte à l’école. Ça commence mal, on est en retard. Premier contact, premier frottement. Bilal n’a pas de pantoufles, j’ai oublié ce détail. Il ne veut pas enlever ses chaussures parce qu’il serait alors le seul élève en chaussettes. L’enseignante se cabre, exige qu’il se déchausse. Zainab est au bord des larmes, elle n’arrive pas à sermonner son fils après la nuit qu’ils ont passée. On se retrouve à argumenter sur le port des pantoufles, alors que les cours vont commencer. Chacun campe sur ses positions, c’est absurde. On finit par quitter Bilal (qui a réussi à garder ses baskets), la mort dans l’âme.

Dans un collège tel que celui de Vaulion, il n’y a ni les moyens ni les effectifs suffisants pour ouvrir une classe d’accueil réservée aux migrants, comme c’est le cas dans les grandes villes. Bilal est donc placé dans une classe standard. Il faudra attendre plusieurs mois pour qu’un véritable programme personnalisé soit validé pour lui et présenté à sa maman, qui est ingénieure de formation. Le garçon sera, entre autres, exempté de cours d’allemand, qu’il suivait au début alors qu’il n’alignait pas trois mots de français.

Pour ses parents, l’école est un élément déterminant, l’une des raisons pour lesquelles ils ont choisi l’exil. Alors que le système éducatif est délabré dans leur pays, ils ont conscience que, sans éducation, il n’y a pas d’avenir pour leurs enfants. Mais leur rapport aux autorités scolaires est différent du nôtre, car la notion de service public est quasi inexistante dans leur esprit, alors qu’elle va de soi pour nous. Ils comprennent difficilement, par exemple, que l’on ne puisse pas choisir dans quel établissement on veut placer son enfant. Quand ce dernier est malade, ils oublient de prévenir la direction, malgré mes avertissements. J’ai le sentiment que, pour eux, l’école est au service des parents. Je pense qu’on s’épargnerait beaucoup d’efforts et d’énervements si l’institution faisait un pas vers eux, juste après leur arrivée, en disant: vous voulez scolariser vos enfants ici? Très bien. Voici qui nous sommes et voici comment cela fonctionne.

ACTE IV
Où nos héros arpentent les rues de Gstaad après avoir été enfermés dans une prison bulgare

Je n’y suis pas, mais j’imagine la scène. Zainab, Ahmed et leurs trois garçons descendant du petit train panoramique GoldenPass, reliant Montreux à l’Oberland bernois, et foulant les rues léchées de Gstaad. Après la cellule bulgare sans toilettes, c’est flouze, lèche-vitrines et calèches. Je suis restée à Romainmôtier et je m’inquiète un peu. En admettant qu’ils se débrouillent avec les changements de train que j’ai dû leur réexpliquer à cinq reprises, comment vivront-ils cette plongée dans la Suisse ultrafriquée, eux qui ont tout perdu en quittant leur pays?

A l’arrivée, c’est Maria qui viendra les chercher pour les emmener dans un chalet composé de plusieurs appartements qu’elle possède dans la station. Maria est une élégante femme d’affaires aux longs cheveux bruns qui vit à Gstaad quand elle ne voyage pas en Espagne, en Italie, à Londres ou ailleurs dans le monde. La première fois que nous la rencontrons, c’est au café Bleu Lézard, à Lausanne, fin octobre. Après avoir lu l’article que j’ai écrit en septembre sur le parcours de cette famille, elle m’a contactée pour savoir comment les aider. Elle est descendue de sa montagne bernoise avec son chauffeur et une voiture remplie de cadeaux pour ses futurs protégés, dont du poulet hallal, des fleurs et du parfum.

Un cappuccino avec Maria
Nous sortons du Service d’aide juridique aux exilés (SAJE) et les nouvelles ne sont pas bonnes: selon le juriste, un recours contre la décision de non-entrée en matière sur leur demande d’asile, prononcée en vertu des accords de Dublin, serait quasi vain. Dans ces cas-là, seul un minuscule pourcentage des appels est accepté, cela tient presque du simulacre. Ils doivent à présent choisir entre entreprendre cette démarche, qui prolongera le délai maximum qu’a la Suisse pour les renvoyer en Bulgarie, et laisser couler en espérant que le temps passe vite. Comme le juriste, je penche plutôt pour la seconde solution, sachant que Zainab n’est pas renvoyable durant sa grossesse. Mais ils n’en démordent pas: dans un pays aussi respectueux des droits de l’homme, comment imaginer que leur recours soit rejeté après ce qu’ils ont subi en Bulgarie? Ils veulent croire en notre justice, c’est pour eux une question de principe.

Le temps est maussade, un temps de fin d’automne, et je suis à court d’arguments. Au café, nous partageons un cappuccino avec Maria, qui, pour le plus grand bonheur de Zainab et Ahmed, parle un peu l’arabe. Elle sent bon, son rouge à lèvres est impeccable, et elle pose plein de questions avec un petit accent du Sud. Elle vient d’un autre monde où tout semble possible, sa présence nous réconforte. Durant les mois qui suivront, Maria fera tout ce qu’elle pourra pour venir en aide à la famille. En janvier, elle contactera même le secrétaire de la Congrégation des jésuites installée près de son QG romain, lequel transmettra une lettre au pape, restée sans réponse à ce jour. Avec le comité que nous formerons par la suite à Romainmôtier, pour entourer les réfugiés, nous viserons un peu plus bas: nous écrirons au conseiller d’Etat Philippe Leuba, sans succès.

Une princesse saoudienne
Avant leur départ pour Gstaad, je préviens Maria, qui les a invités à passer les fêtes de fin d’année avec elle: Bilal a déjà compris qu’en Europe le Père Noël visite tous les enfants, sans exception. Un jour qu’il était chez moi, il m’a demandé si lui aussi allait recevoir des cadeaux. Comme mes enfants, plus petits, écoutaient, je l’ai assuré que l’homme à barbe blanche passait chez tout le monde. Il a ouvert de grands yeux, en demandant plusieurs fois: «Chez moi aussi?» mais n’a pas remis en question mon affirmation. Ce monde doit être si différent de celui d’où il vient que rien ne l’étonne.

Ils redescendront de la station huppée avec de belles photos, le numéro de téléphone d’une princesse saoudienne désireuse de les aider, à défaut de pouvoir agir dans son pays, et la certitude encore accrue que l’argent, dont ils ne manquaient pas en Irak, est un élément secondaire de l’existence.

ACTE V
Où l'on plonge dans les méandres de l'administration en tentant d'échapper aux requins «SEM» et «SPOP»

Le rituel administratif a souvent lieu le mercredi après-midi, jour de congé pour moi. C’est un moment peu agréable, mais on ne peut pas y couper. Quand je leur dis que nous allons chez les Al…, mes deux garçons de 4 et 7 ans font la tête. Au début, ils étaient très impressionnés: rencontrer des gens qui ont subi la guerre et qui ont dû fuir en laissant derrière eux leurs jouets et leurs animaux de compagnie, ça les a chamboulés. Ils se sont inquiétés de savoir si le conflit pouvait arriver chez nous et ont fait le lien entre les méchants de là-bas et les terroristes qui ont eu l’outrecuidance de s’attaquer à la ville abritant la tour Eiffel.

Ils ont ressenti de l’empathie aussi. Quand Amir*, l’enfant aux longs cils, est venu à la maison pour la première fois, ils lui ont apporté spontanément quantité de biscuits et de sucreries, pensant qu’il devait «avoir faim». Je leur ai suggéré de lui offrir plutôt une petite voiture ou un doudou, mais j’ai vite compris qu’il ne fallait pas pousser.

Zainab tente d’acheter mes enfants à coup de chocolat et de boissons sucrées

Désormais, ils se laissent embrasser par Zainab et chatouiller par Ahmed comme s’ils étaient une tante et un oncle, et mon aîné se rengorge un peu quand le «grand» Bilal lui dit bonjour à l’arrêt du bus. Mais se rendre dans leur deux-pièces surchauffé et y subir les assauts du petit Amir (2 ans), surexcité à la vue de ces camarades de jeu, en attendant que le rituel administratif soit terminé, est pour eux un moment éprouvant. Fâché de devoir s’y plier une fois de plus, mon fils aîné en a conçu un jour un argumentaire façon «UDC de base», très surprenant dans sa bouche: «Non mais, y en a marre, de ces Irakiens. Ils peuvent pas rentrer chez eux? Leur guerre, elle va bien se terminer un jour. Ou alors ils ont qu’à aller dans un autre pays. La Suisse, c’est petit. On peut pas accueillir tout le monde.»

Consciente de la situation, Zainab tente d’acheter mes enfants à coup de chocolat et de boissons sucrées (tiens, je me demande si cela fonctionnerait avec un UDC de base?). Résultat: quand nous rentrons de chez les Al…, pas besoin de préparer à manger. De toute façon, je remonte souvent avec une casserole de soupe, de dolma (légumes farcis), de beryani (riz de cérémonie avec du poulet) ou de yogourt maison à s’en relever la nuit, qui valent bien quelques chouineries.

S’occuper de leur courrier, c’est: prendre une enveloppe après l’autre, tenter d’en comprendre le contenu – les décomptes financiers de l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) sont un bijou d’absurde kafkaïen – traduire ce qu’on a compris à Zainab, être incapable de répondre à ses questions, dire qu’on appellera pour se renseigner, oublier d’appeler. Et encore: noter un éventuel rendez-vous sur le calendrier accroché au mur, écrire sur mon téléphone qu’il faut penser à contacter l’assistante sociale/le service du logement de l’EVAM/Karine, la juriste du SAJE qui suit leur cas/l’assureur incendie ou n’importe quelle autre organisation. Oublier de consulter les notes sur mon téléphone.

Des rendez-vous tout le temps
Généralement, je ressors de ces séances avec le sentiment d’avoir effectué une plongée en apnée dans un océan où le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM, fédéral) et le Service de la population (SPOP, cantonal) jouent le rôle des requins, et l’EVAM celui d’une pieuvre dont on ne trouve jamais la tête. Comme ils étaient jusqu’ici dans l’incertitude totale quant à leur avenir, et qu’ils ont accueilli un nouveau bébé, les parents ne se sont pas mis sérieusement à l’apprentissage du français. La seule chose qu’ils reconnaissent dorénavant, ce sont les acronymes des instances qui leur écrivent. Et encore.

Pour l’administration, c’est comme s’ils n’avaient pas de vie propre

Ce qui est épuisant, c’est le nombre de rendez-vous auxquels ils doivent se plier pour régler leur situation administrative et médicale. J’avais peur qu’ils s’ennuient, mais ils sont souvent occupés à crapahuter entre Lausanne et Yverdon, parfois sans vraiment comprendre le but de leur voyage. Pour l’administration, c’est comme s’ils n’avaient pas de vie propre: on leur fixe des rendez-vous auxquels ils doivent être présents. Avec cinq ou six autres personnes de la région, nous avons formé un comité baptisé «Bienvenue», dont nous sommes le noyau dur. Nous nous relayons pour les véhiculer, les informer et faire le lien avec différentes instances. Je n’ose même pas imaginer comment se débrouillent ceux qui n’ont aucun soutien.

La première fois qu’on s’est tous rencontrés, c’était fin octobre, dans le petit appartement de Sylvain, un informaticien établi dans la cour du cloître. On était six, on ne se connaissait pour certains que de vue, mais le bouche-à-oreille fonctionne bien dans un village comme le nôtre, et on avait ce désir commun de chercher des réponses locales au chaos migratoire. Il y avait Sylvain, Laurent, ingénieur, Manouche, mère de famille, Jérôme, ébéniste, Lydie, infirmière et moi. Isabelle, chargée notamment de faire le lien avec le Conseil de paroisse, nous rejoindra par la suite.

Visites au Service de la population
On a commencé par lister les besoins – cours de français, aide pratique, visites, événements au village – et les destinataires. A l’époque, on imaginait pouvoir se rendre régulièrement à Vallorbe pour emmener des requérants pour la journée. On savait aussi qu’une famille érythréenne était sur le point de s’installer à Romainmôtier dans le cadre du programme de l’OSAR (Organisation suisse d’aide aux réfugiés), que deux réfugiés vivaient déjà chez une habitante, et que l’Ermitage pourrait ouvrir ses portes provisoirement à une famille. On ne savait pas encore que ce serait la famille irakienne avec qui j’étais déjà en contact, et le début d’une incroyable aventure qui nous mobiliserait au-delà de ce que nous pouvions imaginer.

Côté administratif, il y a aussi les visites au SPOP (Service de la population), à Lausanne, qui sont tout un poème. Nous nous y rendons pour la première fois le 29 février. Malgré le fait que leur recours a été accepté, le Secrétariat d’Etat aux migrations maintient de nouveau qu’ils doivent être renvoyés en Bulgarie. Ils ont donc reçu un courrier les enjoignant de quitter le territoire. La mort dans l’âme, nous entrons dans le vilain bâtiment de l’avenue de Beaulieu pour y demander l’aide d’urgence à laquelle tous les requérants déboutés ont droit. Nous sommes accompagnés par Lydie et Sylvain, qui soutiennent la famille au quotidien avec un dévouement incroyable. Les lieux me font l’effet d’un concentré de misère, il y a beaucoup d’hommes, tous ont l’air épuisés et désespérés. Ahmed a de la fièvre, il est tombé malade quelques jours plus tôt, quand l’assistante sociale de l’EVAM, visiblement mal renseignée, lui a dit qu’il pourrait écoper de 1200 francs d’amende s’il se faisait arrêter par la police.

«Vous pouvez être arrêtés à n’importe quel moment», précise l’employé. Je me demande s’il a suivi une formation spéciale pour jouer les gros méchants

Dans la salle d’attente, nous guettons sur l’écran le numéro que nous avons tiré. Mon fils cadet est venu avec une lionne en plastique et le petit Amir hurle parce qu’il ne veut pas la lui prêter. C’est notre tour. L’employé est sec, une vraie machine. Il n’a pas de nom, les collaborateurs de la division asile ne donnent que leurs initiales pour des raisons de «sécurité». Ahmed et Zainab rendent leur permis et reçoivent à la place le fameux «papier blanc» stipulant qu’ils sont illégaux en Suisse. «Vous pouvez être arrêtés à n’importe quel moment», précise l’employé. On dirait du théâtre. Je me demande s’il a suivi une formation spéciale pour jouer les gros méchants, ou si ça lui est venu naturellement à force de pratiquer.

ACTE VI
Où l’on apprend qu’on peut pratiquerun islam rigoriste tout en ayant le sens de l’humour

Au début, je ne comprenais pas. Quand je frappais à la porte du petit appartement de l’Ermitage, je devais attendre parfois longtemps avant que quelqu’un m’ouvre. Plusieurs fois, j’ai pensé qu’ils ne voulaient peut-être pas voir du monde, et qu’ils espéraient que je parte. Mais ils finissaient toujours par m’accueillir avec le sourire. Et puis un jour j’ai pigé. Ou, plutôt, c’est le voisin d’en face qui m’a expliqué. Par la porte entrouverte, il a vu un morceau de tissu voler au travers de l’appartement. Le voile. Quand elle est chez elle avec son mari
et ses enfants, Zainab l’enlève, bien sûr. Mais, si des hommes leur rendent visite, elle doit impérativement le remettre – c’est comme ça depuis qu’elle a 13 ans. Comme elle ne sait pas qui est sur le palier, elle se couvre la tête avant de faire entrer les gens. Maintenant que je sais, je crie «only girls!» depuis l’extérieur, pour lui éviter des efforts inutiles.

De toute façon, entre eux, la glace est déjà brisée. La première fois qu’ils se sont rencontrés, il lui a collé une grosse bise, sans réfléchir.

Mais, dans certaines situations, le voile ne suffit pas. Un matin où elle devait se rendre à un cours de français collectif donné par mon compagnon, Zainab a annulé pour des motifs obscurs. Le soir, j’ai tenté de lui tirer les vers du nez. Elle a fini par m’avouer: les autres participants n’étaient pas là, et elle se serait retrouvée seule dans une pièce avec un homme qui n’est pas son mari. Interdit. Lorsque j’ai raconté cette anecdote à mon compagnon, il a ri, puis s’est un peu vexé. «Quand même, je maîtrise mes pulsions!» De toute façon, entre eux, la glace est déjà brisée. La première fois qu’ils se sont rencontrés, devant le centre pour requérants d’asile de Bremgarten (AG), il lui a collé une grosse bise, sans réfléchir. Elle ne s’y attendait tellement pas qu’elle s’est laissé faire, et Ahmed n’a pas bronché.

Durant les mois qui suivront, elle devra serrer les dents à plusieurs reprises. Etre catapultée dans une culture différente de la sienne, c’est déjà difficile. Mais alors enceinte… Je me souviens de son regard, à l’hôpital de Bâle, quand la réceptionniste lui a demandé si elle était mariée. Elle a baissé les yeux sur son ventre, et m’a dit: «Comment elle peut imaginer que je ne le sois pas?»

«Les cheveux comme une couronne»
De temps en temps, Zainab me montre des photos de sa vie d’avant. Les enfants petits, une belle maison à la déco kitsch, des femmes voilées et surmaquillées, avec du khôl et du rouge à lèvres rose fuchsia. Je lui demande pourquoi se couvrir les cheveux si c’est pour se maquiller comme une voiture volée. Elle dit: «Pour nous, les cheveux sont comme une couronne. Ce que tu as de plus beau, ta chevelure, les formes de ton corps, seul ton mari doit les voir.» Je lui réponds que je ne suis pas d’accord, que les hommes peuvent apprendre à regarder sans toucher. Elle dit que dans son pays ils sont comme de grands enfants.

Le soir de mon anniversaire, en mai, elle a préparé un repas somptueux pour tous mes invités. A leur arrivée, elle et son mari étaient un peu gênés. Chez eux, on fait la fête entre personnes du même sexe et on ne boit pas d’alcool. A un moment donné, un de leurs téléphones portables a sonné. La sonnerie répétait: «Allahou akbar!» «Allahou akbar!» Le lendemain, elle m’a raconté en riant: «On a failli crier: non, non, ne vous inquiétez pas! On n’est pas des terroristes!»

Depuis le début, je suis fascinée par ce mélange. Ils sont hypertraditionalistes, mais ils rient de tout, y compris d’eux-mêmes, et sont curieux de nous. Avant, pour moi, prier cinq fois par jour, ne pas boire une goutte d’alcool et faire le ramadan, cela signifiait forcément être obtus, ennuyeux et borné. Désormais, quand je croise une femme voilée, je me dis qu’il y a peut-être un esprit malicieux qui se cache sous ce tissu.

ACTE VII
Où une nouvelle héroïne voit le jour sur l’autoroute

C’est une scène culte du film «Le Roi Lion», que Zainab m’a rappelée en riant. Celle où le singe Rafiki brandit le lionceau au sommet d’un rocher, devant une foule d’animaux qui lui font allégeance. Son mari a fait de même sur l’autoroute, dans la voiture qui les menait à la maternité d’Yverdon, le 10 février, peu avant midi. Tandis que la conductrice, une habitante du village, tentait de garder son calme, lui, sous le choc et l’émotion, tenait à bout de bras sa première fille en répétant «Allahou akbar!» (Dieu est grand).

On l’avait pourtant préparé, cet accouchement. On s’inquiétait un peu, parce qu’on savait que ce bébé arriverait vite, que l’hôpital d’Yverdon est à 25 minutes de voiture, et que ses parents ne sont pas motorisés. Mais, après tout, il y a des petits humains qui viennent au monde dans toutes sortes de circonstances, on verrait bien. On a fait une liste avec les numéros de téléphone des habitants disponibles tel ou tel jour de la semaine, et, au cas où personne ne répondait, j’ai fait répéter à Zainab: «J’accouche!» «J’accouche!» On s’est bidonnées en l’imaginant ouvrir sa fenêtre et crier ça sur la place du Bourg avec son voile à l’heure où les enfants attendent le bus pour l’école. Finalement, c’est Bilal qui a couru chercher une voisine et amie. Malgré cette naissance très rock’n’roll, Amel* est en pleine forme.

Comme il ne leur arrive que des choses extraordinaires, la journée ne pouvait continuer sans un autre événement. Dans la salle d’accouchement où les employés de l’hôpital les ont placés à leur arrivée, Ahmed reçoit un téléphone d’Irak. Son frère, emprisonné depuis huit ans par le régime chiite, vient d’être libéré. Ahmed l’explique à sa femme, les infirmières les voient pleurer d’un coup, elles ne comprennent pas ce qui se passe. C’est une coïncidence incroyable, au point que même moi je serais tentée d’y voir la patte d’Allah.

Durant les jours qui suivent, les habitants défilent dans le petit appartement de l’Ermitage pour apporter des fleurs et des cadeaux. Amel dort comme une bienheureuse, c’est une force tranquille, elle a déjà tout traversé avant même d’être née.

ACTE VIII
Où un homme à tout faire supplie les habitants d’une terre protestante de pouvoir les aider sans être payé en retour

Depuis le début, j’essaie de me mettre à sa place. Un homme oriental, autrefois policier de métier, mâle dominant à la femme voilée, qui se chargeait de tous les contacts avec l’extérieur, tandis que son royaume à elle était la cuisine. Désormais, c’est elle qui assure les relations avec le dehors parce qu’elle parle l’anglais. Lui non. J’essaie d’imaginer son vertige, la sensation que tout lui échappe, l’impression de ne plus pouvoir protéger les siens, de ne rien comprendre ni maîtriser. Je vois comment il s’accroche au sourire de ses enfants, dont il s’occupe avec beaucoup de douceur, et comment il s’en remet à Allah pour le reste.

Depuis qu’il est à l’aide d’urgence, Ahmed ne peut plus bénéficier des cours de français organisés par l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants à Lausanne. Comprenant que l’oisiveté lui pèse terriblement (il n’a pas le droit de travailler), nous tentons de lui trouver des occupations. Côté loisirs, ce n’est pas facile: il aime la chasse (il faut un permis), la pêche (il faut un permis) et le tir (il faut un permis). Passionné de verdure, il a repéré depuis longtemps ses coins préférés. Celui qui ressemble à la Toscane, au-dessus du village d’Envy, il l’a rebaptisé «le paradis». Il va régulièrement y observer les «gazelles», soit les chamois peu farouches qui s’ébattent non loin. Un jour où la terre était plus claire que le ciel, et où toutes les nuances de vert s’offraient à leurs yeux ébahis, Zainab m’a dit: «Imagine qu’on a l’habitude du désert. S’il y avait de tels paysages chez nous, les gens deviendraient fous.»

Non content d’être un esthète de la nature, Ahmed est très habile de ses mains. Il peut couper du bois, construire un enclos, jardiner, s’occuper des bêtes, réparer une voiture, remettre une épaule luxée, et j’en passe. Via des petites annonces et le bouche-à-oreille, nous proposons donc aux habitants de faire appel à ses services gratuitement. En Irak, cela va de soi, m’explique Zainab. «Si tu as besoin de quelqu’un pour t’aider à déplacer un meuble, tu descends dans la rue et tu demandes.» Le problème, selon elle, c’est qu’ils arrivent trop tard: «Le village est «terminé», il n’y a plus rien à construire.» Je lui réponds que c’est normal, parce que ses habitants le peaufinent depuis quinze siècles.

L’autre problème, c’est qu’Ahmed travaille bien, trop bien.

Mais des choses à faire, on en trouve toujours, même dans un village «terminé». Le problème, c’est que les habitants sont frileux. Sans doute qu’ils se gênent, se méfient, n’osent pas lui demander de les aider sans contrepartie. Et puis, d’abord, est-ce que c’est bien légal? Et les assurances en cas d’accident? En désespoir de cause, Zainab imagine qu’Ahmed pourrait ressortir les bûches qu’il nous a aidés à empiler dans notre garage pour l’hiver, leur faire prendre le soleil, puis les ranger à leur place. On se poile. L’autre problème, c’est qu’Ahmed travaille bien, trop bien. Quand quelqu’un prévoit plusieurs jours de travail pour lui dans son jardin, il abat la tâche en quelques heures, puis revient avec un sourire demander ce qu’il peut faire d’autre.

L’une des rares personnes à le laisser régulièrement l’aider est Marlène, retraitée, éleveuse de bêtes, peintre et vannière solitaire. La première fois qu’elle a eu affaire «aux Irakiens», c’est quand l’aîné, aidé d’un autre habitant du village, a soutenu son cheval «Fliko» qui faisait un malaise, en attendant qu’elle revienne avec de l’aide. Marlène, qui ne parle pas l’anglais, n’avait aucun moyen de communiquer avec la famille jusqu’à ce que les enfants apprennent le français. Mais elle a vite constaté qu’entre ses bêtes et eux le feeling passait. «La première sortie qu’on a faite ensemble, c’est quand on a monté le cheval sur la place d’armes. Il y avait Ahmed, Chafik, le chien et moi. On a lâché «Fliko» pour qu’il puisse se défouler. Ensemble, on l’a regardé courir en liberté. C’était fabuleux.» Quand elle a besoin d’aide pour construire un enclos ou même vider du fumier, Marlène fait appel à Ahmed. Avec des gestes, elle lui explique ce qu’il doit faire. «De toute façon, il n’y a rien besoin de lui dire. J’ai rarement vu quelqu’un qui plante aussi bien les piquets sans les fendre», lâche-t-elle en mimant le geste. Quand je lui ai demandé si elle serait présente pour les soutenir la nuit du «plan de vol» (cf. chapitre X), Marlène a répondu oui sans hésiter. «Moi aussi, tu sais, je me sens un peu étrangère, avec les gens en général. Je suis mieux avec les bêtes.»

ACTE IX
Où l'on complote le soir venu

Réunion de crise, un soir de mars. Nous avons rendez-vous chez Laure et Laurent, qui font partie du noyau dur de notre comité «Bienvenue». On ne rigole pas beaucoup, du reste on boit de la tisane. L’affaire «Amanuel», du nom de ce père de famille érythréen sorti du lit en pleine nuit par la police genevoise et renvoyé en Italie manu militari, nous glace le sang. Nos amis irakiens sont désormais à l’aide d’urgence et attendent un plan de vol pour la Bulgarie (lire «En dates»).

J’imagine déjà les flics en tenue d’assaut, la porte défoncée, le bébé qui hurle, Zainab menaçant de sauter par la fenêtre, et nous au milieu, tentant de faire barrage de nos corps en se serrant avec nos bras moites, puis courant après le bus des forces de l’ordre dans un ultime élan pathétique. Je sais que Vaud, ce n’est pas Genève et qu’Amanuel n’était pas un «cas Dublin».

Mais nous voulons pouvoir faire face. On organise donc une «chaîne téléphonique», qu’on transmettra à Zainab. Si la police frappe à sa porte en pleine nuit, elle doit composer le premier numéro et on arrivera. Pour faire quoi, au juste, on ne sait pas vraiment. Mais on sera là. Afin de gagner un peu de temps le cas échéant, les voisins d’en face ont eu une idée sympa: déplacer le panneau «Bienvenue» écrit en arabe de la porte des Irakiens à la leur. Sur le moment, on est très contents qu’ils aient imaginé ce petit stratagème, même s’il me semble aujourd’hui bien dérisoire.

ACTE X
Où 40 personnes s’entassent dans un deux-pièces au milieu de la nuit pour marquer leur solidarité

On s’en souviendra longtemps, de cette nuit-là. Une nuit de juin fraîche et étoilée, au point qu’on peut se repérer dans le noir malgré l’absence de lune. On est six ou sept autour de la table ronde du minuscule coin à manger de l’Ermitage. On discute de tout et de rien, Bilal fait des tours de magie avec une boîte d’allumettes vide, un voisin le cuisine pour savoir quelle fille de son école il trouve la plus jolie. On est dans l’attente, une attente sereine, on a stoppé la course du temps et la folie de nos quotidiens pour vivre ensemble ce moment essentiel que personne ne pourra nous enlever.

Encore quelques heures et nous serons fixés. Bientôt, on saura si cette famille irakienne arrivée en décembre dernier, et qui fait désormais partie de notre vie, en tout cas de la mienne, pourra envisager son avenir dans notre pays. A 4 heures, d’après le courrier recommandé qu’ils ont reçu, deux employés du Service de la population (SPOP) se présenteront pour les emmener à l’aéroport de Zurich, où ils doivent monter dans un avion pour Belgrade, puis Sofia. C’est en Bulgarie que des policiers leur ont pris leurs empreintes digitales alors qu’ils cheminaient vers l’exil, c’est donc là-bas qu’ils doivent être renvoyés en vertu des accords de Dublin, malgré les humiliations et les sévices qu’ils y ont subis.

Avec le comité, on a consulté des juristes et discuté avec des membres du collectif lausannois «R», qui défend des «cas Dublin». D’après eux, comme lors de chaque premier «plan de vol», les envoyés du SPOP ne seront pas accompagnés par la police. Mais on sait tous que la Suisse renvoie de force, même les mineurs et les futurs pères, en les attachant s’il le faut. Et puis on sait aussi la somme d’angoisse que cela représente pour nos amis, les enfants qui vomissent quand les recours sont refusés, les douleurs cardiaques du père, les larmes de la mère. On a donc envoyé un courriel à quelques habitants de la région pour leur proposer de venir apporter leur soutien.

Le pasteur est là, le syndic aussi, avec son éternel bonnet afghan sur la tête, et puis il y a sœur Madeleine, qui doit être la plus âgée

Les premières personnes arrivent vers 3h20, puis c’est le défilé. Je me suis placée derrière la porte, pour garder l’entrée au moment où «l’ennemi» se pointera. On frappe, j’ouvre, une bise, on frappe de nouveau, j’ouvre, une poignée de main, on frappe encore, j’ouvre… tiens, celle-là, je ne la connais pas. Les gens commencent à s’entasser dans le salon, il y a des jeunes, des vieux et des enfants, quelqu’un descend chercher des chaises pliables, on est bientôt une quarantaine, certains restent debout dans la cuisine, d’autres attendent dans la rue en grillant des cigarettes. Le pasteur est là, le syndic aussi, avec son éternel bonnet afghan sur la tête, et puis il y a Sœur Madeleine, qui doit être la plus âgée. Quelqu’un a allumé des bougies sur la table ronde, l’ambiance est paisible, presque au recueillement. Les gens parlent doucement, personne ne ressent le besoin d’échanger sur sa présence, d’expliquer pourquoi il a réglé son réveil sur 3 heures du matin et sorti du lit ses enfants pour les asseoir parmi nous avec leurs yeux ensommeillés. L’heure n’est pas aux grands discours, aux statuts Facebook péremptoires, aux combats politiques, ni aux sermons.

Chaque fois qu’un véhicule balaie la rue de ses feux, tout le monde se crispe, puis se détend.

Mais «l’ennemi» a du retard. Je sors dans le couloir faire les cent pas et guetter par la fenêtre. Chaque fois qu’un véhicule balaie la rue de ses feux, tout le monde se crispe, puis se détend. Vers 3 h 40 arrive une voiture rouge Mobility, qui ralentit devant la porte. Les voici enfin. En voyant le conducteur sortir du véhicule, les larmes me montent aux yeux. C’est un monsieur âgé avec une veste à carreaux et des cheveux blancs, qui s’excuse d’être… en avance. Il avait reçu comme directive de venir à 5 heures, il explique que son collègue va bientôt le rejoindre, monte l’escalier en tenant le «plan de vol» où sont écrits les horaires des avions.

On applaudit. On pleure. Rideau.

Avertis de son arrivée, ceux qui attendaient dans l’appartement se sont mis debout, comme pour faire bloc autour de la famille. Le monsieur se poste dans l’encadrement de la porte, ouvre de grands yeux. Il demande si tout le village est là, puis lit les noms des parents écrits sur sa feuille. On le sent un peu ému, on le serait à moins – il nous avouera ensuite qu’il n’avait jamais vu une telle mobilisation. En entendant son nom, Zainab fait bonjour de la main. En observant ce petit signe un peu gauche, qu’on fait généralement quand on est timide et qu’on doit se démarquer dans une foule, je me demande comment on peut imaginer renvoyer de force dans un milieu hostile une femme comme ça. Zainab et Ahmed s’avancent et tout le monde retient son souffle, le silence règne. Soudain, Amel, 4 mois, commence à pleurer. C’est comme dans un film, on la passe à son papa, le bébé se retrouve face au monsieur à la veste à carreaux, avec ses joues de sumo et ses grands yeux bruns. Tandis que certains le prennent en photo avec leurs téléphones portables, l’employé du SPOP explique qu’il est venu chercher la famille pour l’emmener à l’aéroport, et demande si cette dernière le suit. Je traduis. C’est Zainab qui répond, parce que c’est elle qui comprend l’anglais. «No.» Pas besoin de traduire en retour. Le monsieur dit qu’il prend note, leur souhaite bonne chance pour la suite, refuse le café qu’on lui propose parce qu’il veut aller se coucher. On applaudit. On pleure. Rideau.

Epilogue

Romainmôtier, jeudi 9 juin au soir, je descends à l’Ermitage pour leur détailler mon article avant sa publication. Amel est en train de téter, Chafik est revenu de l’OPTI, à Lausanne, une institution qui fait la transition entre l’école obligatoire et la vie professionnelle, où il cartonne. Nous parlons en français, désormais, tout comme avec Bilal. Ahmed pousse la porte avec le petit Amir et trois roses odorantes qu’une voisine leur a offertes. Les enfants ne revivent plus leur exil en cauchemar, la Bulgarie est derrière eux. Bientôt, la Suisse se prononcera sur leur demande d’asile et, vu la situation dans leur pays, ils recevront au moins une admission provisoire. C’est maintenant que tout commence. Trouver un appartement plus grand. Dégoter un stage d’été pour Chafik. Inscrire Amir au jardin d’enfants. Se remettre aux cours de français pour les parents. Quand je lui résume l’article, Zainab trouve que c’est «une belle histoire». Je les quitte vers 21 h 30, alors qu’ils rompent le jeûne du ramadan. En remontant, je salue des dîneurs, attablés au jardin pour la première fois de l’année. On va vers le beau.

En dates

2006
Menacée par les milices chiites, la famille Al...quitte Bagdad pour une région à majorité sunnite. Le père est un ancien policier, la mère est ingénieure de formation.

Décembre 2014
L’école de Bilal, 12 ans aujourd’hui, a été détruite à coups de roquette par daesh. La famille décide de s’exiler à Bagdad, puis on Kurdistan irakien. Mais ils n’y trouvent pas de travail, ni de logement.

Août 2015
Ils paient des passeurs pour rejoindre l’Europe via la Turquie, puis la route des Balkans. En Bulgarie, ils sont cueillis par la police, humiliés, frappés et enfermés dans une cellule sans sanitaires avec leur bébé de 18 mois. Les policiers prennent leurs empreintes digitales. Ils deviennent des «cas Dublin».

10 septembre 2015
Ils arrivent à Vallorbe après plus d’un mois d’un voyage épouvantable. Ils sont ensuite transférés à Bremgarten (AG), puis à Bâle. Selon les accords de Dublin, c’est la Bulgarie qui est responsable de leur sort. La Suisse demande à la Bulgarie de les récupérer. Cette dernière accepte. Mais pour rien au monde la famille ne veut retourner dans ce pays.

Octobre 2015
Ils atterrissent dans un centre de l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants, sur les hauts de Lausanne. Mais Zainab est enceinte et ils n’ont qu’une chambre pour les cinq avec des lits superposé et une cuisine commune pour plusieurs famille.

Septembre- octobre 2015A Romainmôtier et dans les environs, plusieurs personnes commencent à se demander comment le village pourrait accueillir des migrants. Différents lieux sont évoqués. L’appartement de l’Ermitage, qui est loué par la paroisse et accueille les pèlerins de passage, se dessine rapidement comme une solution.

Novembre 2015
Ils font recours contre la décision de Non entrée en matière du Secrétariat d’Etat aux migrations. Le recours sera admis, mais le SEM rendra une nouvelle décision négative.

Décembre 2015
Le conseil de paroisse a accepté de loger la famille pour une durée de six mois, le temps qu’elle trouve un appartement plus grand. Nous pensons que cela permettra à Zainab d’accoucher dans de meilleures conditions. L’EVAM, qui manque de place, accepte que la famille déménage et paie le loyer selon un barème prédéfini.

Février 2016
La petite Amel voit le jour dans la voiture qui la conduit à l’hôpital d’Yverdon. Quelques jours après, la famille reçoit une lettre stipulant qu’à partir du 29 février, ils ne seront plus requérants d’asile, mais illégaux en Suisse. Ils doivent partir en Bulgarie.

Mars 2016
Ils ne touchent désormais plus que l’aide d’urgence, soit juste de quoi se nourrir. L’EVAM ne paie plus de loyer, les cours de français sont stoppés. Le conseil de paroisse accepte de les loger gratuitement. Les enfants peuvent continuer d’aller à l’école, et les soins sont toujours pris en charge. Ils ont l’obligation de se rendre régulièrement (chaque semaine sur la fin) au Service de la population, où un employé leur met la pression: ils doivent quitter le pays, faute de quoi ils peuvent être arrêtés et emprisonnés. Mais grâce à la juriste qui suit leur cas, nous savons qu’ils ne risquent rien jusqu’au 10 avril: la Suisse ne renvoie pas les nourrissons en-dessous de deux mois.

3 mai 2016
Ils reçoivent un plan de vol pour le 1er juin. Comme la Suisse a six mois pour les renvoyer vers la Bulgarie à partir du moment où cette dernière a accepté de les reprendre, nous savons qu’ils seront sauvés le 2 juin.

2 juin 2016
Ils ont refusé de partir le 1er juin et le délai est arrivé à échéance. Ils peuvent déposer une nouvelle demande d’asile en Suisse.

Illustrations:
Lena Würgler
lena.wurgler@lematindimanche.ch
Textes:
Camille Krafft
camille.krafft@lematindimanche.ch