Du radium sous le potager

A Bienne, des légumes ont été cultivés durant plus de 40 ans sur un ancien dépôt de déchets radiactifs. Les autorités ont tardé à prévenir la population.

Cela fait dix-huit mois que les autorités se taisent. Huitante et une semaines. 569 jours exactement. En novembre 2012, sur le chantier de l’autoroute A5, d’importantes sources de radioactivité ont été découvertes dans une ancienne décharge de la Ville de Bienne. A certains endroits, on a mesuré des rayonnements de plus de 300 microsieverts par heure: c’est presque 100 fois le maximum autorisé dans une décharge. Trois heures au contact d’une telle source suffisent pour recevoir autant de radiations que celles tolérées en un an pour une personne normale.

Seulement voilà, les autorités communales, cantonales et fédérales – toutes au courant du sérieux de la situation – ont choisi de ne pas informer la population. Il n’y a certes pas de menace imminente pour la santé, mais ce manque de transparence est troublant.

Le «Stadtmist» du Lischenweg-Brüggmoos avait été utilisé jusque peu après la Seconde Guerre mondiale comme décharge à ciel ouvert. On y entreposait de tout: ordures ménagères, gravats, déchets industriels, sur une surface équivalente à une vingtaine de terrains de foot. A partir de 1950, deux tiers des 15 hectares de la décharge désaffectée ont progressivement été convertis en quartier d’habitation. Quant au reste du terrain contaminé, il a été recouvert de 30 centimètres de terre fraîche, avant d’être investi par la population, qui y a installé une soixantaine de petits jardins ouvriers. Jusqu’en 2007, des Biennois y ont donc planté carottes et salades pour se faire du bien, sans savoir qu’il y avait, cachées sous la mince couche d’humus, des sources de radium 226.

Haricots, tomates, choux-fleurs, Christine Pürro a jardiné là pendant vingt ans avec son mari Ueli. Ils étaient contents: leur appartement, trop petit, ne leur permettait pas de recevoir d’invités. Bien sûr, ils savaient pour l’ancienne décharge. Une blague en vogue dans les plates-bandes prétendait même que si l’on creusait trop profond, on risquait de tomber sur une vieille roue de vélo. «Mais jamais, jure la jeune sexagénaire, on nous a dit qu’il y avait de la radioactivité. » Que les autorités au courant depuis un an et demi ne l’aient pas informée, elle ne trouve pas ça «joli-joli».

Christine Pürro dans son jardin durant les années 1980

Christine Pürro dans son jardin durant les années 1980

Découverte par hasard

Cela dit, Christine Pürro préfère ne pas trop s’inquiéter. Ses légumes, assure-t-elle, ne lui ont jamais causé de maux de ventre ou de diarrhée. Et puis elle, son mari et leur fille sont tous en bonne santé.

Les documents officiels en possession du «Matin Dimanche» montrent que la découverte de la radioactivité a presque eu lieu par hasard. Durant les quatre premières années du chantier de l’A5 pour le futur contournement de Bienne, personne n’a pensé à mesurer la radioactivité. De ce fait, entre 2008 et 2012, 91 000 mètres cubes de matériaux potentiellement contaminés au radium ont été transportés vers d’autres décharges de la région, probablement à Lyss, Deisswil et Tavannes, «sans aucune mesure particulière».

Le vendredi 9 novembre 2012, un camion en provenance de Bienne fait sonner le détecteur de radioactivité au portique d’entrée de la décharge de Teuftal (BE)

Le vendredi 9 novembre 2012, un camion en provenance de Bienne fait sonner le détecteur de radioactivité au portique d’entrée de la décharge de Teuftal (BE)

Jusqu’à ce que, le vendredi 9 novembre 2012, un camion en provenance de Bienne fasse sonner le détecteur de radioactivité au portique d’entrée de la décharge de Teuftal (BE) – contrairement à la plupart des autres décharges, celle-ci est équipée d’un compteur Geiger.

Chantier stoppé
Mais il faudra presque un mois pour que soit informée la division radioprotection de l’Office fédéral de la Santé publique. La division protection de la santé au travail de la Suva est également informée. Le chantier de l’échangeur de l’A5 de Brüggmoos est alors stoppé pendant trois mois. Un plan de décontamination est élaboré pour les 20 000 mètres cubes restant à traiter. Les chauffeurs doivent avoir suivi une journée de formation spéciale à Sugiez pour «transport de matières radioactives». Des dosimètres sont distribués aux employés les plus exposés.

Après un peu plus d’un an de travaux, les spécialistes ont déterré 120 kilos de sources, principalement des fioles avec de la poudre de radium.

Après un peu plus d’un an de travaux, les spécialistes ont déterré 120 kilos de sources, principalement des fioles avec de la poudre de radium.

Par couches successives de 30 centimètres jusqu’à une profondeur de 5 mètres, la zone à traiter doit entièrement passer au détecteur de radioactivité. Chaque pelletée est mesurée. Après un peu plus d’un an de travaux, les spécialistes dépêchés sur place ont déterré 120 kilos de sources, principalement des fioles avec de la poudre de radium provenant de l’industrie horlogère, grande consommatrice de peinture luminescente au radium, avant l’interdiction de cette substance en raison de sa dangerosité, en 1963.

Confronté à ces informations par «Le Matin Dimanche», l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) confirme et admet que des activités spécifiques moyennes de 500 000 becquerels par kilo ont été mesurées sur les déchets les plus radioactifs après séparation. Localement, la valeur maximale mesurée était de 2 millions de becquerels par kilo.

Ancien de la section surveillance de la radioactivité de l’OFSP, le docteur Heinz Surbeck a vu passer des milliers d’analyses du sol, de l’air, des eaux. Selon lui, les valeurs retrouvées à Bienne sont «très élevées». «C’est vraiment beaucoup», ajoute le docteur Stefan Röllin, du groupe radioactivité du laboratoire de Spiez.

Le coût d’assainissement de la décharge a explosé. Les matériaux les plus fortement irradiés sont en route pour le Bâtiment fédéral de stockage intermédiaire de déchets radioactifs à Würenlingen (AG). Les matériaux faiblement radioactifs, eux, ont été mélangés avec de la terre non contaminée sur le site de Lischenweg, à Bienne, avant d’être transportés pour entreposage à Teuftal.

Mais personne n’a su nous expliquer clairement pourquoi, en dix-huit mois, la population et les anciens propriétaires de jardins n’ont toujours pas été informés. Selon l’OFSP, la probabilité que cela constitue une menace pour la population ou l’environnement est toutefois jugée comme «faible». Des mesures pour évaluer la contamination au radium dans les parties construites de l’ancienne décharge sont toutefois en cours d’élaboration. «Il est prévu que notre office procède à ces mesures au mois de juin 2014», assure Daniel Dauwalder, porte-parole de l’OFSP. Une série de prélèvements et de mesures des eaux d’infiltration et des eaux souterraines est également programmée.

"Le canton de Berne aurait dû nous informer de la découverte de ces matériaux radioactifs. C’est grave. Je suis assez agacé."

Charles Krähenbühl, président du Conseil communal de Bienne

Mais personne n’a su nous expliquer clairement pourquoi, en dix-huit mois, la population et les anciens propriétaires de jardins n’ont toujours pas été informés. Le canton explique que c’était à l’OFSP d’informer, l’OFSP dit que cette responsabilité incombait à la commune, et la commune renvoie au canton. «La parcelle [où se trouvaient les jardins ouvriers] appartient au canton de Berne», se dédouane Barbara Schwickert, conseillère municipale écologiste en charge du dossier à la Ville de Bienne. Par ailleurs, l’OFSP aurait conseillé à la commune de ne pas informer les habitants du quartier «pour ne pas affoler inutilement la population», poursuit-t-elle.

Du haut de ses 80 ans passés, Heinz Schröder, l’ancien président du jardin ouvrier, tombe des nues quand nous lui expliquons la situation: «J’entends cette histoire de radioactivité pour la première fois. » Même les autorités de la commune voisine de Brügg, sur laquelle se trouve une partie de l’ancienne décharge, n’ont pas été mises dans la confidence. Le président du Conseil communal Charles Krähenbühl ne cache pas son irritation: «J’aurais voulu être au courant. Le canton de Berne aurait dû nous informer de la découverte de ces matériaux radioactifs. C’est grave. Je suis assez agacé.»

Perte de crédibilité
Quant à Martin Ries, qui habite au numéro 23 de l’Erlacherweg, il exige maintenant une information claire: «J’ai des légumes dans mon jardin. Je veux savoir si je peux continuer à en manger. »

François Bochud a beau présider la Commission fédérale de Protection contre les radiations et de surveillance de la radioactivité (CPR), il n'a pas été prévenu

François Bochud a beau présider la Commission fédérale de Protection contre les radiations et de surveillance de la radioactivité (CPR), il n'a pas été prévenu

Le professeur François Bochud, directeur de l’Institut de radiophysique du CHUV, a beau présider la Commission fédérale de Protection contre les radiations et de surveillance de la radioactivité (CPR), personne ne l’a tenu informé de ce qui est en train de se tramer à Bienne depuis dix-huit mois. Une erreur selon lui, car «tout finit par nous rattraper et il est beaucoup plus difficile de rester crédible et de récupérer la confiance de la population». Voilà pourquoi il est d’avis qu’il faut toujours informer, même si le sujet est difficile à expliquer. Même s’il y a des incertitudes.

Son prédécesseur à la tête de la CPR André Herrmann, et ancien chimiste cantonal bâlois, est plus direct: «Qu’il y ait risque sanitaire ou non, l’information est due. Ne pas informer était de mon point de vue une faute.»

Sur le terrain de l'ancienne décharge, les spécialstes ont trouvé du radium 226



JUGÉ «FAIBLE», LE DANGER RESTE À ÉVALUER

Les quantités de radium retrouvées dans l’ancienne décharge ont beau être d’une importance sans précédent, le danger est «faible», assure Daniel Dauwalder, porte-parole de l’Office fédéral de la santé publique. Mais pour exclure tout risque de mise en danger de la santé des habitants du quartier, des analyses doivent encore être effectuées. «C’est une mesure de précaution qui s’impose», estime le professeur François Bochud.

Selon son collègue André Herrmann, ancien chimiste cantonal bâlois, il faut cependant procéder à une analyse des risques, notamment pour les anciens occupants des jardins ouvriers. Certains plants de tomates ont par exemple des racines qui descendent jusqu’à 1,5 mètre sous terre. «Cela dit, le risque principal ne se situe pas dans les légumes cultivés à cet endroit, explique-t-il, car à part certaines espèces de noix, les plantes de nos régions n’absorbent pas ou peu le radium. » Un avis que partage le docteur Heinz Surbeck: «Heureusement, le radium n’est pas très mobile et ne se dissout que mal dans l’eau.»

Cela dit, toute contamination n’est pas exclue. André Herrmann estime qu’une «exposition nocive pour la santé aurait pu avoir lieu lors de longs travaux sur place». Si, par malchance, on a une source qui rayonne à 300 microsieverts par heure 30 centimètres sous son jardin, et que l’on passe des journées à genoux à désherber, ceci pendant des années, il est possible d’avoir reçu des quantités de radiation significatives. «Plus sérieux encore, poursuit l’ancien chimiste cantonal bâlois, la possibilité de s’être fait contaminer par inhalation en retournant la terre contenant une source.» Inutile toutefois de dramatiser. La valeur limite d’un millisievert sur un an est certes atteinte en à peine trois heures en cas de contact direct avec les sources les plus fortes retrouvées dans la décharge. Mais il faut savoir qu’avec la distance, la quantité de radiations reçues diminue très fortement. Si l’on reçoit 300 microsieverts par heure à 30 centimètres d’une source, à 1 mètre, on n’en reçoit déjà 100 fois moins, et 10 000 fois moins à deux mètres de distance.

En revanche, le fait que ces fioles de poudre de radium aient été enfouies il y a plus de soixante ans ne change strictement rien au danger. La demi-vie du radium 226, c’est-à-dire la durée nécessaire pour que sa radioactivité diminue de moitié, est de 1600 ans. En clair, la dose de rayonnement émise aujourd’hui est pratiquement identique au premier jour. D’où l’importance de décontaminer les sites pollués.

Suite à la publication de cet article, les autorités ont procédé à une série d'analyses et rendu public plusieurs rapports. En voici une synthèse sur le site de l'Office fédéral de la santé publique.

Texte
Titus Plattner
Dominik Balmer

Photos
Swisstopo,
Privates Archiv, DR

Réalisation
Titus Plattner