Les conducteurs sont épiés par 900 radars

Pour la première fois, on connaît le nombre exact d'appareils en Suisse. Les polices locales sont parfois mieux équipées que les cantons.

La plupart des chefs des polices cantonales et des édiles locaux auraient préféré garder ce chiffre secret: 900. Le nombre de radars, de pistolets laser et de systèmes embarqués utilisés en Suisse pour traquer les conducteurs qui dépassent les limitations de vitesse ou grillent un feu rouge. Jusqu’ici, seules quelques polices acceptaient à contrecœur de détailler leur arsenal.

La plupart des polices ne dévoilent pas volontiers le nombre de radars qu'elles possèdent.

La plupart des polices ne dévoilent pas volontiers le nombre de radars qu'elles possèdent.

Aujourd’hui, pour la première fois, le nombre d’appareils, canton par canton, est rendu public. Grâce à la loi sur la transparence, «Le Matin Dimanche» a eu accès à la base de données de l’Institut fédéral de métrologie (METAS), qui homologue et contrôle régulièrement tous les radars du pays. On y découvre quels types d’appareils sont utilisés et qui en sont les propriétaires. Il ne s’agit pas du nombre de mâts ou de cabines, dont certains sont vides, mais bien du nombre d’appareils photo. Avec un radar pour 9000 habitants, la Suisse affiche une densité d’appareils nettement supérieure à la France, qui en possède un pour 14 500 habitants, selon les informations publiées par le Ministère de l’intérieur.

Tous appareils doivent être régulièrement contrôlés dans le laboratoire de l'Institut fédéral de métrologie (METAS)

Tous appareils doivent être régulièrement contrôlés dans le laboratoire de l'Institut fédéral de métrologie (METAS)

Si le canton de Zurich, avec 258 appareils, se détache clairement en chiffres absolus, c’est Schaffhouse qui truste la première place du classement lorsqu’on rapporte le nombre de radars à la population: un appareil pour 4400 habitants. «Nous ne sommes pas surpris, réagit Martin Tanner, chef de la police de la circulation du canton. Notre devise: le contrôle est la meilleure des préventions. » Alors, les gendarmes schaffhousois multiplient les contrôles, des zones 30 km/h aux grands axes. «Nous sommes un canton frontière et il y a beaucoup de transit», justifie le responsable. Et le canton se donne les moyens de durcir encore cette politique répressive: Martin Tanner vint d’obtenir un budget pour l’achat d’un nouveau radar semi-stationnaire.

«Tout le monde réclame des radars»

Jean-Pierre Grandjean, chef de la police de la circulation à Fribourg

A l’autre bout du classement, le Jura possède deux radars mobiles, soit un appareil pour… 35 800 habitants. Lorsque ses homologues laissent entendre que le canton du Jura fait preuve de laxisme, Claude Hulmann, chef de la section opérations-circulation, rétorque: «Les gens savent que nous faisons des contrôles, et cela a un effet préventif. Le taux d’infraction est en baisse et le nombre d’accidents également. Tout se déroule bien, et je ne vois pas la nécessité de changer de stratégie.»

A Fribourg, où la densité de radars est également l’une des plus basses de Suisse, la police cantonale vient d’acquérir un appareil laser. «Il doit nous permettre de répondre aux nombreuses demandes que nous recevons, explique le capitaine Jean-Pierre Grandjean, chef de la police de la circulation. Communes, particuliers: tout le monde les réclame!»


Les informations détaillées pour chaque canton sont disponibles ici

Radars pour 10'000 habitants

Cliquez sur la carte pour le détail de chaque canton

La base de données de l’Administration fédérale révèle une forte fragmentation: les 900 radars sont aux mains de 136 propriétaires différents. Avec près de 40% des appareils, les polices locales et les communes sont extrêmement bien équipées. Et cela ne va pas sans poser de problèmes. «Le fait d’avoir deux niveaux de décision complique les choses parce que les motivations sont différentes, explique Alain Ribaux, conseiller d’Etat à Neuchâtel. D’un côté, le canton procède à une analyse des risques du point de vue des accidents. De l’autre, les communes veulent faire respecter les règles en se basant souvent sur l’impression des citoyens. Ces logiques s’additionnent et le tout manque de cohérence.» C’est pourquoi un projet de loi prévoit de transférer tous les radars au canton.

Valangin (NE): 400 habitants et un radar

Valangin (NE): 400 habitants et un radar

Cinq communes neuchâteloises sont concernées. Parmi elles, Valangin, 400 habitants et un radar, est fermement opposée à une cantonalisation. «Nous craignons que le radar ne soit déplacé alors qu’il a été installé là suite à plusieurs accidents, dont un mortel», rappelle Mario Vieira, conseiller communal. Autre élément non négligeable: Valangin a encaissé 340 000 francs l’année dernière grâce aux amendes. Soit plus de 18% du budget total du village. Un «effet collatéral positif», comme aiment à le répéter les autorités. Mais, si le projet de loi devait être accepté par le Grand Conseil cet automne, l’entier des revenus reviendrait au canton. «Ce serait une très grosse perte financière et nous devrions renoncer à certains projets pour la commune», affirme Mario Vieira.

Le cas neuchâtelois n’est pas une exception. Dans le canton de Berne, la commune d’Interlaken se bat pour obtenir l’autorisation d’installer un radar dans une zone 30 km/h qui lui a été refusé pour les autorités cantonales. A Bâle-Campagne, la petite commune d’Aesch est même allée jusqu’au tribunal pour forcer le canton à lui octroyer le droit d’effectuer elle-même des contrôles. A quelques kilomètres de là, le village de Bottmingen (BL) teste une expérience inédite: la commune a décidé d’externaliser les contrôles de vitesse. Ainsi, c’est Multanova, l’un des principaux fabricants de radars, qui vient flasher les automobilistes trop pressés.

Lausanne installe des radars où il n'y a presque pas d'accident

Les Lausannois ont vu le nombre de radars quasi doubler en 2013. Le chef-lieu vaudois a investi dans 14 nouveaux appareils qui flashent les véhicules qui passent au rouge, mais aussi ceux qui roulent trop vite, même au vert. Au total, ce sont désormais 32 boîtiers fixes qui traquent les excès, jour et nuit, 365 jours par an.

Seulement voilà: au moins trois d’entre eux ont été installés à des carrefours où aucun accident n’a été répertorié ces dernières années. Une vérification sur la carte suisse des accidents, publiée par «Le Matin Dimanche» sur la base des données de l’Office fédéral des routes, permet de découvrir que l’intersection de l’avenue de la Gare et l’avenue Bellefontaine, au centre-ville, n’a été le théâtre d’aucun accident enregistré par la police en 2011 et en 2012. L’année suivante, la Ville y a installé deux radars. A titre de comparaison, certains carrefours (déjà équipés de radars d’ailleurs) comptent une bonne dizaine d’accidents sur la même période. «Le but d’un radar devrait être de pacifier un lieu accidentogène», rappelle le porte-parole du TCS, Moreno Volpi. L’ordonnance fédérale sur le contrôle de la circulation routière enjoint d’ailleurs les polices à cibler leurs actions sur les endroits dangereux.

«Il est vrai que certains nouveaux emplacements ont connu peu d’accidents ces dernières années», concède le capitaine Michel Blanc, chef de la Sécurité routière et du stationnement à la police de Lausanne. Son explication: en plus du nombre d’accidents, il tient compte d’un critère qu’il admet être «plus subjectif», la dangerosité potentielle d’un carrefour. «Pour l’estimer, nous nous basons sur la configuration géographique, le nombre de voitures qui passent ou les vitesses excessives déjà enregistrées à cet endroit», détaille Michel Blanc.

Poser un radar à un endroit où il n’y a pas ou peu d’accidents? L’idée ne fait pas l’unanimité, même chez les professionnels de la sécurité du trafic. «C’est quelque chose que je ne ferai pas», affirme par exemple Lorenz Muhmenthaler, responsable de la circulation à la police cantonale de Nidwald. L’Office fédéral des routes a pour sa part refusé à la police zurichoise l’installation d’un radar à un endroit qui n’avait pas connu d’accident grave.

«Ceux qui roulent normalement n’ont pas à s’en préoccuper»

Michel Blanc, chef de la Sécurité routière à la police de Lausanne

La police de Lausanne, elle, voit dans le radar un outil préventif même aux carrefours peu dangereux: «Si un nouveau radar permet d’éviter un seul blessé, je ne vois pas pourquoi il faudrait hésiter», affirme le responsable de la Sécurité routière.

Dans le même temps, l’administration ne s’en cache pas, l’opération est intéressante financièrement. L’achat des 14 appareils, pour 1 255 700 francs, sera vite amorti. Une hausse de 6 millions de francs des revenus liés aux amendes d’ordre a été inscrite au budget entre 2012 et 2014. Une part importante de cette manne est liée aux nouveaux radars qui seront rentabilisés à la fin de cette année déjà.

Lausanne ne compte pas s’arrêter en si bon chemin et pourrait densifier encore le maillage ces prochaines années. Le but? «Créer un réseau suffisamment dense pour qu’un automobiliste qui traverse la ville sache que s’il enfreint les règles, il se fera dénoncer, affirme Michel Blanc. Ceux qui roulent normalement n’ont pas à s’en préoccuper.»

À Genève, neuf boîtes sur dix sont vides

Longtemps, Genève a passé pour un canton où le radar était roi. Il était même épinglé en 2009 par le quotidien alémanique Blick comme le canton avec la plus forte densité de radars du pays. En cause: les nombreux mâts ou cabines installés au bord des routes. La liste que nous révélons aujourd’hui montre la réalité sous un jour différent: seuls 15 appareils photo viennent remplir les 156 emplacements. Autrement dit: neuf boîtes à radar sur dix sont vides. «Il y a deux ans, nous en avions encore vingt, mais, malgré nos demandes, les appareils arrivant en fin de vie ne sont plus remplacés», se désole le capitaine Daniel Herrmann, chef de la brigade du trafic de la gendarmerie genevoise. Les demandes budgétaires pour l’acquisition de radars ont été soumises à la Commission des finances du Grand Conseil, mais celle-ci les a refusées, indique le Département de la sécurité et de l’économie.

«Malgré nos demandes, les appareils arrivant en fin de vie ne sont plus remplacés», se désole le capitaine Daniel Herrmann, chef de la brigade du trafic de la gendarmerie genevoise

«Malgré nos demandes, les appareils arrivant en fin de vie ne sont plus remplacés», se désole le capitaine Daniel Herrmann, chef de la brigade du trafic de la gendarmerie genevoise

Autre problème: à l’inverse de Lausanne, qui possède 32 radars fixes pour 32 boîtes reliées par fibre optique au Service des contraventions, les policiers genevois doivent se déplacer pour récupérer les précieux clichés et changer les appareils d’emplacement. Une manutention lourde qui devait être allégée grâce au projet baptisé «Sycotrin». Dans son rapport d’activité 2006, la gendarmerie jugeait «indispensable» ce système visant la transmission des données par fibre optique ou wi-fi. Des essais pilotes ont été menés, notamment avec un nouveau radar installé au bout du pont du Mont-Blanc en 2010, mais le projet a été enterré par le Grand Conseil l’année suivante.

«On sent une certaine réticence du pouvoir politique face à la répression, constate Jean Sanchez, député MCG et ancien chef adjoint de la police cantonale. Même si de nouveaux radars seraient très vite rentabilisés, ce n’est pas très populaire pour se faire réélire!»

Le capitaine Daniel Herrmann et son équipe compensent par la multiplication des contrôles mobiles. «Nous avons effectué 488 contrôles l’année dernière contre 252 en 2012», chiffre le policier. Un choix davantage pragmatique que stratégique, qui a malgré tout permis à la police genevoise d’augmenter d’un tiers le nombre d’amendes pour excès de vitesse.

Texte
Alexandre Haederli
Daniel Glaus
Oliver Zihlmann

Photos
Esther Michel, Sebastien Anex, DR

Réalisation
Alexandre Haederli