Quand les policiers conduisent comme des chauffards

Ils doivent bien sûr faire des courses d’urgence pour sauver des vies. Mais les policiers commettent aussi des excès de vitesse injustifiés ou disproportionnés. Et mettent en danger les autres usagers de la route

En entendant l’appel de la centrale, le gendarme F. n’hésite pas. Il enclenche la sirène, allume les feux bleus et met les gaz. Peu après, le véhicule de patrouille numéro 172 de la Police cantonale de Genève est flashé par un radar sur la route de Jussy à 114 km/h dans une zone limitée à 50 km/h. Plusieurs passages piéton se trouvent sur le tronçon où a été constaté l’énorme excès de vitesse. En pleine journée, mardi 6 mai 2014 à 11h33, à quelques minutes de la sortie des classes.

L’urgence? Un individu jugé suspect qui rôderait autour des maisons à Vessy. Il a été repéré par deux agents de la police municipale qui demandent du renfort en vue d’une hypothétique intervention. Bien avant l’arrivée en trombe de F., ces derniers menotteront sans difficulté le «rôdeur». Et après vérification, il s’avérera que l’individu rendait simplement visite à une connaissance.

C'est ici, sur la route de Jussy, qu'a été commis l'énorme excès de vitesse.

C'est ici, sur la route de Jussy, qu'a été commis l'énorme excès de vitesse.

Des excès de vitesse de policiers, comme celui-ci, on en compte des centaines par mois en Suisse. Thomas Baumgartner, chef de la division circulation et prévention de la police bernoise, consacre une heure et quart chaque semaine pour passer en revue 30 à 100 nouveaux cas. Objectif: vérifier si ces infractions étaient nécessaires au vu de l’urgence. Le procureur général du canton de Vaud, Eric Cottier, qui ne traite que les excès de vitesse graves, en reçoit «une pile» tous les quinze jours. A Neuchâtel, seul canton à nous avoir fourni ses statistiques et où les radars sont plutôt rares, les véhicules de police ont été flashés 129 fois en 2014.

Pour sauver des vies ou faire régner l’ordre, les policiers doivent pouvoir dépasser les limitations de vitesse et passer au rouge. C’est bien normal. Seulement, tout est question de proportionnalité. Et les experts sont unanimes: la prudence doit prendre le pas sur l’urgence. Car même si la situation nécessite une intervention rapide, il serait insensé de faire courir un risque plus grand aux autres usagers de la route. C’est précisément pour cette raison que la justice genevoise, qui s’est penchée sur l’excès de vitesse de la route de Jussy, a condamné le policier.

Notre enquête montre que le cas du gendarme F. est loin d’être isolé. L’un de ses collègues, membre de la task force drogue s’est fait flasher à trois reprises lors d’une seule et même intervention. Dont une fois à 108 km/h sur le quai Gustave-Ador, soit plus du double de la vitesse autorisée, un mardi à 17h46. Rouler à cette vitesse pour une affaire de stupéfiants, est-ce bien raisonnable? Pas pour le procureur général qui l’a également condamné. Lors de la même opération, les véhicules du Groupe d’intervention, l’unité d’élite de la gendarmerie genevoise, ont emprunté le même trajet, mais à une vitesse beaucoup plus modérée, ne dépassant la vitesse autorisée que de 7 km/h, 4 km/h et 5 km/h.

Dans le canton de Bâle-Campagne, un policier passera bientôt devant la justice pour avoir pris des risques inconsidérés pour poursuivre en vain un motard dont le véhicule était recherché pour un délit de pacotille. Il a roulé à 97 km/h dans une zone 30, franchi une ligne blanche dans un tunnel, pris un rond point à l’envers et emprunté deux routes interdites au trafic, commettant au total au moins quinze infractions à la loi sur la circulation routière. Pour le procureur Roland Hochuli, s’en est beaucoup trop. Plus inquiétant encore: aucun des deux autres policiers qui se trouvaient à bord de la voiture banalisée n’a réussi - ou peut-être même cherché - à ramener le conducteur à la raison. Stefan Suter, l’avocat du conducteur, plaide non coupable: «Le policier a simplement fait son travail. Si le motard avait été un terroriste, il serait un héros.»

Lors d’une course d’urgence, le risque d’accident avec blessés est 17 fois plus élevé, quant au risque d’accident mortel, il est multiplié par 4, selon l’ADAC, le club automobile allemand. La criminologue Carmen Hänggi a répertorié 67 accidents de la circulation graves impliquant des voitures de police entre 2001 et 2006. Ces situations sont dangereuses pour les policiers eux-mêmes. Un policier valaisan et un policier lucernois ont trouvé la mort lors de courses urgentes ces dernières années.

En 2002, un policier lucernois a perdu la vie lors d'une course-poursuite.

En 2002, un policier lucernois a perdu la vie lors d'une course-poursuite.

Au mois d’avril dernier, c’est un policier fribourgeois qui a été sanctionné après avoir roulé à 178 km/h de nuit sur un tronçon à 80 km/h, avant de perdre la maîtrise de son véhicule et de terminer sa course dans un arbre. Le conducteur et son collègue s’en sortent miraculeusement indemne.

Conséquences dramatiques
Mais parfois, les conséquences sont dramatiques. T. L.* s’est fait heurter de plein fouet par une voiture de police alors qu’il traversait un carrefour en scooter. Traumatisme crânien, nombreuses fractures, lesion du nerf sciatique, notamment. C’était en 2009.

Il y a trois semaines, s’est tenu le procès en appel du policier genevois qui était au volant. Il lui est reproché d’avoir traversé au rouge, sur la voie du tram et à 71 km/h un carrefour près de Plainpalais. Au même moment, le conducteur du deux roues, qui avait le feu au vert et n’a vraisemblablement pas entendu les sirènes, s’engageait dans l’intersection. Le policier n’a rien vu. Son collègue, assis à côté, a juste eu le temps de crier «oh putain!». Trop tard.

Six ans après, devant la Cour d’appel, le scootériste de 55 ans a déjà subi plus de vingt opérations, dont l’une pour avancer sa mâchoire afin de permettre un réalignement de sa dentition. Cet urbaniste, qui a péniblement repris le travail à 50%, continue de passer des nuits blanches entre douleurs et traumatisme psychologique. «Je n’arrête pas de me refaire le film de cette journée. Qu’est ce qui se serait passé si j’avais reçu un téléphone au moment de quitter le bureau ce jour-là? Si j’avais décidé de partir deux ou trois minutes plus tard?», glisse-t-il pudiquement.

Devant les juges, le policier, sans contester sa vitesse, a maintenu qu’elle n’était pas inadaptée au vu de l’urgence: secourir une femme dont l’agresseur menaçait de défoncer sa porte. Condamné à 500 jours de travail d’intérêt général avec sursis en première instance, c’est lui qui a fait recours. «En exigeant du policier qu’il prévoie l’imprévisible et qu’il puisse s’arrêter à tout moment, on vide la course d’urgence de sa substance», s’alarme Robert Assael, l’avocat du policier.

Le procureur général Olivier Jornot ne partage pas vraiment cet avis: «Qu’est-il arrivé à cette femme qui avait besoin d’être secourue? Non seulement vous avez provoqué un accident grave, mais, en plus, vous n’avez pas accompli votre mission», a-t-il lancé durant l’audience. Le verdict est attendu en début d’année.

Vitesse et carrefour sont un dangereux cocktail pour Thomas Baumgartner, chef de la police de circulation de Berne: «Lorsque les maisons sont très proches, les feux se réverbèrent contre les vitres et l’écho fait que les autres usagers de la route ne distinguent pas d’où vient la sirène. Le policier doit en tout temps être en mesure de s’arrêter à temps si un autre véhicule devait ne pas l’avoir remarquer.» Dans certaines situations, il est même indiqué de griller un feu rouge à la vitesse du pas. Même en urgence.

Une longue série de cas problématiques

Malgré les risques, aucun permis spécifique n’est exigé pour conduire un véhicule avec feux bleus et sirène. «Et la formation reste souvent trop théorique parce que l’on ne peut pas s’entraîner au milieu du trafic», explique Peter Ryser, formateur spécialisé à Berne et ancien policier. En Suisse, seul le canton de Zurich dispose d’une telle machine pour entraîner les policiers aux courses d’urgence. Mais elle est à l’arrêt actuellement, car, souvent, ses utilisateurs en ressortent avec la nausée. Il est envisagé de remplacer l’appareil. Le canton de Berne, lui, évalue en ce moment l’acquisition d’une machine moderne pour 700’000 francs.

Les simulateurs sont pour l'heure très peu utilisés en Suisse.

Les simulateurs sont pour l'heure très peu utilisés en Suisse.

Un entraînement dans des conditions aussi réalistes que possible est nécessaire pour apprendre à gérer le stress, notamment pour les policiers les plus impulsifs. «La difficulté, c’est que lorsque l’on recrute des policiers, on cherche des personnalités d’une certaine trempe. Qui sait parfois prendre des risques, parfois mettre sa vie en danger. D’un autre côté, on veut des gens qui savent gérer un minimum leur stress, analyse le psychologue Philip Jaffé. C’est une question de dosage, et cela s’apprend.»

Seulement, il semble que chez certains policiers, il y ait une dangereuse culture de la vitesse et sentiment d’être au-dessus des règles, qui les pousse à dépasser les limites, même sans raison. Ainsi un mois avant de se faire pincer à 114 km/h pour aller prêter main-forte à ses collègues qui avaient repéré un rôdeur, le gendarme F. s’était déjà fait flasher à 83 km/h au lieu de 50, alors qu’il roulait avec les feux bleus, à 3 heures du matin, pour aller chercher une traductrice chez elle. Une mission qui ne pouvait être qualifiée d'urgente, comme le reconnaîtra le policier lui-même à froid.

Dans le canton de Vaud, un policier de la brigade des stupéfiants a été condamné l’année dernière pour avoir roulé à 110 km/h sur un tronçon à 60 km/h et grillé deux feux rouge. Le tout dans une voiture banalisée, sans mettre le feu bleu qui était posé sur son tableau de bord, ni la sirène. Il se rendait au Centre de police de la Blécherette où il devait être mobilisé pour une filature dans le cadre d’une livraison imminente d’héroïne.

En 2006 à Schwyz, un policier roulait sans feu ni sirène à 83 km/h sur une route limitée à 70. Il n’était pas en intervention. Un excès de vitesse bénin? Malheureusement pas: une Golf lui a coupé la route et ce fut l’accident. Le conducteur de la VW, un jeune homme de 26 ans est mort peu après. «Si le policier avait respecté la limitation de vitesse, dira le procureur, l’issue fatale de l’accident aurait pu être évitée.»

Selon les chiffres fournis par Neuchâtel, un tiers des 129 excès de vitesses enregistrés l’année dernière n’étaient justifié par aucune urgence.

Des comportements inacceptables pour Jean-Marie Bornet, chef de l’information et prévention de la police cantonale du Valais: «Les policiers doivent montrer l'exemple.»

Pas de contrôle systématique
Actuellement aucune mesure n’est prise pour contrôler les excès de vitesse des policiers en service. Les véhicules sont pourtant tous équipés d’un système qui enregistre la vitesse ainsi que l'utilisation de la sirène et des feux bleus, mais aucune analyse systématique de ces données n’est pratiquée. Elles servent uniquement en cas d’accident.

Parmi les nombreux excès de vitesse qui arrivent chaque semaine sur les bureaux des chefs de la circulation et des procureurs, seule une poignée font l’objet d’enquête approfondie. Et dans les rares cas qui débouchent sur des procédures, les peines sont bien clémentes. Le policier genevois qui a roulé à 114 km/h pour un rôdeur a par exemple été condamné à une amende et du travail d’intérêt général... avec sursis.•

«Les pires ennemis du policier, ce sont la vitesse et les croisements»

Travis Yates est commandant de police et dirige de Safetac, une plateforme nationale pour la formation des policiers aux Etats-Unis.

Travis Yates dirige une plateforme nationale pour la formation des policiers aux Etats-Unis.

Travis Yates dirige une plateforme nationale pour la formation des policiers aux Etats-Unis.

Vous avez consacré la majeure partie de votre carrière à sensibiliser les policiers aux excès de vitesse. Pourquoi?
Aux Etats-Unis, les pires ennemis des policiers ne sont pas les armes à feu, ni la violence. Ce sont la vitesse et les croisements. Il y a davantage d’officiers qui meurent dans des accidents de la route que sous les balles. La formation des policiers dans ce domaine est lacunaire, c’est pourquoi je suis devenu instructeur.

Pourquoi la formation est-elle si importante?
On passe un nombre incalculable d’heures à apprendre à manier une arme dont on ne se sert presque jamais - même aux Etats-Unis contrairement à ce que vous voyez dans les films. En revanche, les courses avec sirène et feu bleu sont quotidiennes, elles mettent en danger la vie de policiers et de civils, mais on n’en parle presque pas. J’ai commencé à m’engager au niveau national sur cette thématique il y a plus de dix ans après avoir rencontré des familles de victimes qui ressentent une énorme injustice.

Quel conseil donnez-vous aux policiers que vous formez?
De penser à leur propre famille à chaque fois qu’ils veulent accélérer et de se demander s’il vaudrait la peine de mettre leur vie en jeu pour répondre à l’urgence. Il y a quelques cas où la réponse peut être oui, mais c’est vraiment exceptionnel. Lorsque la police est appelée, le mal est souvent déjà fait. Rouler à tombeau ouvert est généralement inutile. Et il ne faut pas oublier qu’un grand excès de vitesse sur une distance de quelques kilomètres, c’est une poignée de secondes de gagner seulement.

Faut-il fixer des règles plus claires?
Certaines polices ont fixé des règles très strictes. Par exemple une interdiction de dépasser les limitations de vitesse dans les zones résidentielles ou à proximité des écoles. Quoi qu’il arrive. D’autres fixent une vitesse maximale qu’il ne faut en aucun cas dépasser.

Faut-il définir des types d’interventions pour lesquels un excès de vitesse est admissible?
Cela existe aussi, mais c’est beaucoup plus difficile car chaque intervention est différente et il y a toujours une part de subjectivité. Ce n’est jamais noir ou blanc. Je préconise plutôt de mettre à contribution les solutions technologiques déjà à disposition: les voitures de police sont toutes équipées de GPS. Certaines polices américaines l’utilisent pour monitorer de manière systématique la vitesse des véhicules. Si un policier dépasse fréquemment les limitations, il est convoqué pour une discussion de sensibilisation. C’est une mesure préventive efficace et bon marché.•

Textes
Linda von Burg,
Alexandre Haederli
et Titus Plattner

Images
Keystone, Eric J. Aldag,
Google Street View, DR

Réalisation
Alexandre Haederli