Le pétrole de Daech embarrasse les négociants genevois

L’organisation islamiste exporterait une partie de son or noir via la filière kurde et le port de Ceyhan, en Turquie. Les traders suisses importent régulièrement du fuel depuis cette région.

Depuis les attentats de Paris, la coalition internationale a décidé de s’attaquer au porte-monnaie de l’Etat islamique. Les avions de chasse américains pilonnent les raffineries réquisitionnées par l’EI en Syrie dans le but de tarir l’une de leurs principales sources de revenus: le trafic de pétrole. Selon les estimations, l’or noir représente environ un quart du budget total de l’EI, qui se monterait à deux milliards de dollars par an.

Tous ceux qui favoriseraient l’enrichissement de l’Etat islamique sont pointés du doigt. Et à mesure que la pression monte, les traders suisses se recroquevillent sur leur chaise. Notre pays abrite les plus grandes sociétés actives dans le négoce pétrolier, dont la plupart sont basées à Genève. Des documents obtenus par «Le Matin Dimanche» confirment que plusieurs grands groupes helvétiques exportent de l’or noir depuis la Turquie, un pays soupçonné d’aider l’EI à s’enrichir en acheminant ses barils de fuel.

Le pétrole de l’Etat Islamique se trouve-t-il dans les barils achetés par des groupes helvétiques? Jean-Charles Brisard, expert français en financement du terrorisme, est catégorique: «Le risque est grand car, par définition, l’or noir est une matière fongible, donc intraçable.» Un négociant suisse sur le marché du pétrole va dans le même sens. Pour lui, «il est impossible d’être sûr qu’il n’y a pas du brut de l’EI dans le pétrole kurde parti de Turquie».

Manque de transparence
Daniel Thelesklaf, président du comité d’experts du Conseil de l’Europe sur l’évaluation des mesures de lutte contre le blanchiment des capitaux et financement du terrorisme, estime aussi qu’il y a de grands risques que le marché suisse soit concerné: «Il est certes possible de déterminer chimiquement l’origine du pétrole, mais certaines méthodes de raffinerie sont utilisées pour rendre ce traçage impossible. De plus, dès lors que plusieurs sources de pétrole différentes se retrouvent mélangées, il n’est plus possible d’établir s’il vient de Syrie.»

Le manque de transparence de la filière inquiète Valentino Viredaz, chargé de recherche au sein de l’ONG La Déclaration de Berne. «Contrairement aux banques, soumises à la loi sur le blanchiment d’argent, les négociants ne sont pas tenus de s’assurer de l’origine du pétrole qu’ils achètent», rappelle-t-il. Les sociétés de négoce pétrolier, elles, assurent que le fuel qu’elles financent n’a aucun lien avec l’EI et affirment connaître parfaitement l’origine de leurs produits. Notre enquête montre que la situation est plus complexe que cela.

Comment du pétrole d'ISIS peut être négocié à Genève

L’Etat islamique détient aujourd’hui plus de deux tiers de l’or noir syrien, auquel s’ajoutent quelques gisements du nord de l’Irak. La majorité du brut, raffinée avec les moyens du bord, fait rouler les véhicules de l’EI. Une petite partie est distribuée aux populations des villages occupés. Tout le reste est revendu. Les quantités sont faibles: l’EI produirait environ 25 000 barils par jour en Syrie, alors que 385 000 barils sortaient du pays avant la guerre, selon un rapport de Jean-Charles Brisard réalisé pour Thomson Reuters, confirmé par une enquête de terrain parue dans le Financial Times.

La destination et les acheteurs du pétrole de l’EI ne sont officiellement pas connus. La contrebande a lieu dans le plus grand secret et tous les paiements s’effectuent en liquide. Mais depuis quelques temps, des pistes plus concrètes apparaissent: l’or noir transiterait notamment par la filière kurde. La région du Kurdistan, au nord de l’Irak, exporte plus de 500 000 barils d’or noir par jour. Et ce, même si l’Etat irakien a formellement interdit à ses investisseurs de se fournir chez les Kurdes.

Du pétrole bon marché
Mais pour les négociants, la tentation est trop forte. «Le pétrole kurde est de bonne qualité, explique un consultant genevois spécialisé dans le négoce pétrolier. Comme il est plutôt bon marché, cela incite les clients à le prendre, malgré l’interdiction de Bagdad. On peut obtenir une réduction d’au moins 1 à 2 dollars par baril, ce qui est énorme. Cela peut représenter jusqu’à 20% de la marge de raffinage!»

Pour ne pas mettre leurs clients dans l’embarras, les négociants kurdes opèrent dans la plus grande discrétion. C’est ce réseau parallèle, souple et secret, que les terroristes de l’Etat islamique sont soupçonnés d’utiliser pour vendre leur or noir. Un doute d’autant plus fort que le pétrole kurde a des caractéristiques proches de celui de l’EI.

Dans les deux cas, l’exportation de l’or noir passerait par la Turquie, accusée par la Russie de faire le jeu de l’EI en fermant les yeux sur son trafic. Il y a quelques semaines, dans une conférence de presse, le Kremlin a déclaré avoir la preuve que la Turquie constitue le point d’arrivée du pétrole de l’EI. «Au moins 8500 camions-citernes sont engagés dans le trafic criminel de produits pétroliers. Ils transportent quotidiennement jusqu’à 200 000 barils», a déclaré le vice-ministre russe de la Défense, Anatoly Antonov, images satellites à l’appui.

Si la crédibilité des informations russes est soumise à caution, d’autres institutions, bien plus reconnues, affirment la même chose. Citant des chiffres procurés par Ankara, les enquêteurs du Groupe d’action financière (GAFI) remarquaient dans un rapport de début 2015, que «suite à la prise de contrôle de champs de pétrole par l’EI en 2014, les quantités de pétrole de contrebande saisis dans sept provinces turques (…) ont nettement augmenté, atteignant 20 millions de litres».

Une fois sur le sol turc, l’or noir peut être acheminé vers les ports du pays, notamment celui de Ceyhan, porte d’entrée de la mer Méditerranée. Dans un article de juin dernier, George Kiourktsoglou, expert anglais en sécurité maritime, a analysé les statistiques disponibles à la bourse baltique, qui gère le shipping mondial. Pour lui, les pics d’activité du port, ne sont pas explicables par les tendances globales du marché. «Ils correspondent aux périodes où l’EI a pris le contrôle de champs de pétrole en Syrie et en Irak», nous affirme-t-il.

Le pipeline qui relie Baku, capitale de l'Azerbaïdjan, au port turc de Ceyhan a été construit en 2003

Le port de Ceyhan (Turquie) donne sur la Méditerranée

Au port de Ceyhan (Turquie), le pétrole est transvasé à bord de pétroliers

Le pétrole de l’Etat islamique pourrait donc se trouver parmi les 50 millions de tonnes de brut qui transitent chaque année par le port de Ceyhan. Les bateaux partent souvent vers Malte ou vers Ashkelon, en Israël, comme le montre une enquête publiée récemment par l’agence Reuters. Si l’on ignore la destination précise de ces navires, on peut en revanche connaître l’identité de leurs clients. «Le Matin Dimanche» a consulté, avec l’aide d’experts du domaine, des documents de la société Clarksons Research Services, qui publie des bases de données pour les professionnels du négoce.

Sociétés suisses à Ceyhan
Selon cette base de données, plusieurs sociétés présentes en Suisse ont récemment acheté du pétrole via le port de Ceyhan. Le 28 mars dernier, la société Litasco, la branche suisse (à Genève) du russe Lukoil, affrétait le «Neverland Angel», appartenant à l’entreprise Finaval, pour acheminer 80 000 tonnes de pétrole depuis le port de Ceyhan. C’est la septième fois, en 2015, que la société effectuait cette opération. Pour des raisons de discrétion, Litasco n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Le 22 novembre dernier, la compagnie nationale d’Azerbaïdjan, Socar, qui dispose d’une filiale en Suisse, affrétait l’«Aegean Myth». Cependant, Socar achemine majoritairement son propre brut, en provenance d’Azerbaïdjan. Lorsqu’elle achète du pétrole dans la région du golfe Persique, il vient d’une région où l’EI n’a absolument aucune emprise.

Basée à Baar (ZG), Glencore a exporté du pétrole de Ceyhan par le biais de sa société filiale ST Shipping. Le dernier voyage mentionné dans la base de données date du 14 décembre 2014, sur le «Maran Pythia». S’il pourrait s’agir de pétrole kurde, Glencore exclut tout risque qu’il contienne du brut de l’EI. «Nous connaissons nos partenaires d’affaires et fournisseurs et nous n’engagerons pas de troisième partie dans aucune situation illégale», affirme son porte-parole, Charles Watenphul.

Vitol et Trafigura, leaders du secteur, sont quant à eux cités dans la presse comme acheteurs réguliers de pétrole kurde. En réponse à nos questions, les deux groupes réaffirment la perfection de leur système de traçabilité. Sans en dire plus. Pour Andrea Schlaepfer, porte-parole de Vitol, «Les détails de notre activité de trading sont commercialement sensibles et liés à des clauses de confidentialité.»•

«L’argent est le talon d’Achille des organisations terroristes»

Interview avec Daniel Thelesklaf, chef de la cellule spéciale de renseignement financier du Lichtenstein

Daniel Thelesklaf est chef de la cellule spéciale de renseignement financier du Lichtenstein. Vendredi, il a été élu président du comité d’experts du Conseil de l’Europe sur l’évaluation des mesures de lutte contre le blanchiment des capitaux et financement du terrorisme (MoneyVal). A ce poste, il compte utiliser les flux financiers pour combattre l’Etat Islamique.

Daniel Thelesklaf, chef de la cellule spéciale de renseignement financier du Lichtenstein

Daniel Thelesklaf, chef de la cellule spéciale de renseignement financier du Lichtenstein

Les ministres des finances européens veulent s’en prendre sévèrement aux sources de financement de l’EI. Cela peut-il empêcher des attentats?
J’en suis convaincu. L’argent constitue un véritable talon d’Achille pour les organisations terroristes. Les flux financiers laissent des traces. Nous pouvons commencer par là.

Vous êtes le nouveau chef du MoneyVal. Que prévoit votre groupe?
Nous devons travailler intensivement pour mieux comprendre le fonctionnement et le financement des cellules terroristes en Europe. Ensuite, nous avons besoin d’un accès rapide aux données et d’une absence d’obstacle à leur partage au niveau international.

Ce n’est pas encore le cas?
Après un attentat comme à Paris, nous devons pouvoir recouper en 24 heures des données provenant de plusieurs pays – sur des personnes, des voitures louées, des armes achetées. Les données financières jouent un rôle important. Il faudrait avoir dans chaque pays des analystes financiers qui étudient les données 24h/24.

Est-ce qu’un échange renforcé avec les services de renseignements peut y contribuer?
Cela sera nécessaire dans de nombreux pays, même si c’est une première. Les enquêteurs spécialisés dans la finance travaillent depuis longtemps avec les forces de police – mais jusqu’à maintenant rarement avec les services de renseignement.

Un accès libre aux données dans la lutte contre le terrorisme – cela cache des abus potentiels.
J’admets que c’est très délicat. Mais avec tout mon amour pour l’Etat de droit: nous ne pouvons pas donner aux terroristes une éternelle possibilité de recours.

Est-ce que la population va l’accepter?
Si cela permet d’éviter des attentats, oui.•

Texte
Marie Maurisse

Images
AFP, Getty

Infographie
Titus Plattner

Réalisation
Alexandre Haederli