ÉTAPE 5

Sur la place Victor-Emmanuel III, à Catane, tout le monde se rappelle d’Asghedom G. «Il venait acheter du pain chez nous. Avec son amie. C’était un client sympa, ordinaire», expliquait cet été la boulangère voisine de l’Ethiopien. «Il vivait dans un appartement à l’étage, il y avait toujours du monde, du va-et-vient.» Il y a un an, ce «gentil voisin» a subitement été arrêté par la police.

Asghedom G., 41 ans, était le chef de la Sicile pour l’organisation. «Quand est-ce que les bateaux partent?» demande-t-il inquiet à Ermias Ghermay, le 6 juin 2014. Il ajoute qu’il y aura bientôt du mouvement sur la mer. Medhane Y. est prêt à envoyer un millier de personnes. Ermias Ghermay ajoute que tous les passagers de son prochain navire seront pour lui.

Asghedom G. connaît l’heure et le départ d’un navire, mais il ne sait ni où ni quand il va débarquer. Dès qu’une cargaison de migrants a pris la mer, le réseau sicilien quadrille les ports du sud de l’île pour mettre la main sur les passages avant les autorités. Les trafiquants redoutent la prise d’empreintes digitales. Une fois enregistré en Italie, un migrant n’est plus rentable. Il pourra difficilement déposer une demande d’asile dans un autre pays européen à cause des accords de Dublin. Aux yeux des passeurs, un migrant enregistré ne vaut plus rien.

Le téléphone est l’instrument de travail principal pour cette course contre la montre avec les autorités italiennes. En quelques mois sur écoute, Asghedom G. a eu 21'249 contacts avec 24 complices. Une fois qu’ils repèrent les migrants, les passeurs les sortent du circuit officiel de l’asile et les prennent en charge jusqu’à leur destination finale. Chaque service est payant.

Les passeurs possèdent une véritable flotte de voitures de tourisme. Surtout des petits modèles Fiat et Mazda, qui ne transportent que «trois ou quatre personnes à la fois pour éviter de se faire remarquer», comme l’a exigé le chef de bande.

Ces taxis à l’africaine convergent vers Catane. La ville est bien connectée au réseau de transports, ce qui en fait un point de fuite idéal pour le continent. Tout se négocie dans le quartier de la gare. Le restaurant Ali Baba est le centre névralgique. Tout autour, des agences de bus, de transports, des taxis clandestins ou des commerces de téléphonie proposent des services utiles pour le voyage.

Des migrants attendent devant le bar clandestin du réseau à Palerme.

Des migrants attendent devant le bar clandestin du réseau à Palerme.

Dans l’attente de leur départ, Asghedom G. entasse ses migrants dans des logements à Catane. «Là, j’en ai 117 dans l’appartement», indique-t-il par exemple le 28 juillet 2014. S’il le faut, «ils peuvent dormir debout», explique le chef à la jeune Erythréenne Afomia E., payée pour gérer l’adresse.

Lorsque la place manque en ville, l’organisation utilise en toute illégalité les centres d’accueil pour requérants d’asile. Celui de Mineo peut accueillir 4000 migrants. C’est le plus grand d’Europe. Autant dire que c’était un jeu d’enfant pour les passeurs d’y cacher un «client» pendant quelques jours. Asghedom G. dit se rendre à Mineo surtout pour «voir des femmes». Aujourd’hui, le chef du camp, Sebastiano Maccarone, assure avoir rétabli l’ordre.

L’enquête Glauco a aussi révélé l’existence d’un bar clandestin à Palerme qui servait de point de chute à l’organisation. Cette adresse perdue dans une rue pauvre du centre-ville servait aussi de lieu de prostitution et de vente de khat, la drogue de la Corne de l’Afrique. Avec le temps, les passeurs semblent diversifier leurs activités.

Le jour de son arrestation, Asghedom G. était légalement domicilié à Catane. Il bénéficiait d’une autorisation de séjour jusqu’en 2019. L’Ethiopien était arrivé en mai 2013 en Italie. Moins d’une année plus tard, il obtenait le statut de «réfugié politique».

Cette autorisation de séjour lui permettait de se déplacer en Italie et à l’étranger. Au téléphone, il dit avoir fait un aller-retour chez lui à Addis-Abeba, en Ethiopie. Un voyage «sans aucun problème», précise-t-il à un complice. Peu auparavant, il s’était rendu à Genève pour rendre visite à sa cousine qui venait d’accoucher.

ÉTAPE 6

Au Palais Selam à Rome, beaucoup de personnes dorment par terre, au milieu des immondices

Depuis la Sicile, Asghedom G. envoie ses «paquets» de migrants à Rome. Plus précisément au centre-ville, à deux pas de la gare centrale de Termini, où s’est installée la communauté de l’Afrique de l’Est.

Mikiele G. vivait ici lorsqu’il a été arrêté, avec 23 de ses complices, par la police italienne. Cet Erythréen, né le 11 janvier 1992 à Wukro en Ethiopie, «était le plus important convoyeur de fonds de l’organisation», selon le dossier d’enquête. Chaque samedi matin, l’homme se rendait à la parfumerie Araya, toujours du côté de la gare Termini, pour y retirer entre «280'000 et 300'000 euros». Les enquêteurs cherchent encore à savoir d’où venait et où finissait cet argent. Selon le procureur, Mikiele G. était le roi des passeurs à Rome.

La parfumerie Araya était gérée par un couple d’Erythréens qui tenait la comptabilité à la main dans un petit cahier d’écolier rouge. Le commerce attirait du monde. La caméra espion de la police a filmé le passage de 50 à 90 clients par jour au guichet. La perquisition a permis de séquestrer 526'190 euros et 25'762 dollars, et six livrets postaux d’un montant total de 15'492 euros.

La parfumerie Araya à Rome.

La parfumerie Araya à Rome.

Mikiele G. pouvait loger jusqu’à 2000 clandestins en provenance de Catane dans un hangar situé à la périphérie de Rome. Selon les paiements, il préparait ensuite la suite du voyage vers Milan. Mikiele G. a aussi prêté son nom à des regroupements familiaux fictifs – le faux visa familial se négocie à partir de 10'000 euros.

Efrem A. chapeaute la cellule de l’organisation en Italie du Nord. Il envoie les migrants en Autriche ou en Allemagne via Vérone et la Vénétie. Il vend aussi «400 euros» le «voyage accompagné» jusqu’à Zurich ou ailleurs en Suisse, explique l’acte d’accusation. Les réfugiés peuvent s’y rendre directement depuis Milan. Ou bien faire une halte à Côme.

La cellule lombarde est régie par Asghedom G. depuis la Sicile. Elle donne rendez-vous à la gare de Milan ou à un arrêt de métro. C’est elle qui évalue le meilleur moyen de transport à emprunter, en fonction du risque sécuritaire et de l’argent qui reste dans la poche du migrant. Le trajet en voiture est plus sûr, mais plus cher. Les prix sont régis par le marché: dans la région, la concurrence est rude entre les passeurs.

Refoulés à la douane de Chiasso, les migrants échouent à Côme (I).

Refoulés à la douane de Chiasso, les migrants échouent à Côme (I).

Milan est la dernière étape avant la Suisse. Le pays est ainsi omniprésent dans le dossier d’enquête Glauco. C’est une destination privilégiée des trafiquants. Ces derniers n’ont pas de difficulté à s’y rendre. Lorsqu’ils traquent un des plus importants complices d’Asghedom G., les enquêteurs italiens constatent qu’il a disparu. «Manifestement l’intéressé a établi son lieu de résidence en Suisse», écrivent-ils.

Mikiele G., à Rome, et Efrem A., à Milan, ont été arrêtés. Les enquêteurs italiens ont identifié un autre complice de ces chefs du réseau qui possède un numéro de téléphone d’une compagnie helvétique. Selon l’acte d’accusation, son territoire d’opération est la Suisse.

Un groupe d'Erythréens à la douane de Chiasso.

L’Italie mène la guerre contre les réseaux de passeurs. Mais que font les autorités suisses?

Dans la lutte contre les passeurs, la Suisse en fait-elle autant que l’Italie? Nos voisins ont déclaré la guerre aux passeurs en 2013. Ils ne ciblent plus seulement le petit trafiquant pris en flagrant délit à la frontière. Ils visent désormais plus large: les chefs, les hommes de main, les dépôts d’argent. Le réseau est traité comme une organisation criminelle et ses membres risquent gros. Symbole fort: c’est la section antimafia de Palerme qui lutte aujourd’hui contre les passeurs.

En Suisse, le Ministère public de la Confédération (MPC) est compétent pour la lutte contre la mafia, mais pas contre les passeurs. Ces derniers contreviennent à l’article 116 de la loi sur les étrangers qui est du ressort des polices cantonales. Sur la question de savoir qui fait quoi en Suisse, le MPC renvoie notamment à la police fédérale, FedPol, qui coordonne le travail des polices cantonales.

La police du Tessin a une section spéciale antipasseurs depuis fin 2015. Le Girp a été créé par la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga et le conseiller d’Etat tessinois Norman Gobbi, suite à la mort par asphyxie de 71 migrants dans un camion frigorifique en Autriche.

Christophe Cerinotti est le chef du Girp. Au sujet des investigations contre les passeurs en Sicile, il explique: «Le Girp a entendu parler de Glauco sans toutefois y être associé.» Il précise que son unité spéciale a été fondée après le début de l’enquête en Italie. Ceci expliquerait cela. «Les autorités fédérales (FedPol) en savent peut-être un peu plus», ajoute-t-il.

FedPol a eu «des contacts avec les autorités italiennes sur ces affaires, explique Cathy Maret, sa cheffe de la communication. Nous avons cependant uniquement été concernés par des vérifications d’usage, pour l’instant en tout cas.» Rien de plus.

Impressum

Texte
Dominique Botti et Oliver Zihlmann

Cartes et infographies
Oliver Zihlmann et Titus Plattner

Images
Mauro d'Agati, Reuters, Keystone, Polaris Images, Getty, Polaris Images, Seghen Tesfamariam, Pascal Mora, Tom Westcott, Ministère public de Palerme, DR