Au cœur d’un réseau de passeurs, de l’Erythrée à la Suisse

La police italienne a démantelé un réseau érythréen de passeurs. L’enquête montre comment l’organisation fonctionne. Qui commande, qui encaisse l’argent, qui torture, qui affrète les bateaux en Méditerranée, qui arrive en Suisse.

"Le Matin Dimanche" a eu accès aux plus de 1200 pages de l’acte d’accusation. Récit, étape par étape, de cette route criminelle de l’exil régentée par huit caïds.

Huit passeurs érythréens dans le viseur de la justice.

Rien ne semble pouvoir troubler la quiétude de ce petit village de l’Emmental. Lorsque, en ce dimanche 1er juin 2014, à 19h18, dans l’une de ses maisons bucoliques le téléphone sonne, personne ne peut encore prédire que le coup de fil permettra de confondre l’un de plus importants trafiquants de migrants en Europe.

L’appel vient de Sicile, du passeur Asghedom G. L’Ethiopien raconte que son partenaire en affaires, Ermias Ghermay, embarque des milliers de réfugiés sur des bateaux qui les transportent depuis la Libye jusqu’en Sicile. Ce dernier gagne «80'000 dollars par convoi». Ermias Ghermay a désormais empoché assez d’argent pour «vivre très, très bien pendant vingt ans», chez lui à Addis-Abeba.

Quelques mois auparavant, fin 2013, Ermias Ghermay avait envoyé 366 personnes à la mort. Parmi elles, beaucoup de femmes et d’enfants. Depuis, il est recherché par les polices du monde entier. Asghedom G. ajoute, toujours au téléphone, qu’il ne réussit pas à joindre son complice. Peut-être parce que ce dernier vient de faire partir un nouveau bateau? Et comme toujours dans ces moments-là, il éteint son téléphone. Pour être tranquille.

Chaque mot de cette conversation entre la Sicile et l’Emmental est écouté par l’unité antimafia de Palerme. Ermias Ghermay et son réseau international sont dans la ligne de mire des enquêteurs depuis le naufrage de 2013. Nom de code cette opération: Glauco.

Le réseau téléphonique de Asghedom G.

Le réseau téléphonique de Asghedom G.

La traite des migrants est une catastrophe humanitaire. Depuis 2014, plus de 10'000 personnes sont mortes noyées dans la Méditerranée, selon les Nations Unies. L’Italie a déclaré la guerre aux trafiquants. Contre eux, elle a déployé la meilleure unité antimafia de Palerme, qui utilise les mêmes armes qui ont mis à genoux Cosa Nostra ou la ‘Ndrangheta: écoutes téléphoniques, filatures, caméras espion et protection des repentis.

Ce coup de fil vers la Suisse est l’un des 40'000 entretiens enregistrés dans le cadre de Glauco. La troisième vague d’arrestations a eu lieu le 27 juin dernier: 23 hommes et femmes ont été arrêtés. En tout, 71 personnes en Europe et en Afrique sont accusées de travailler pour le réseau. Six d’entre elles ont déjà été condamnées dans un premier procès en 2016. Les peines oscillent entre deux et six ans pour, notamment, appartenance à une organisation criminelle. Ce verdict marque un tournant: pour la première fois en Italie, un tribunal condamne des passeurs pour appartenance à une organisation criminelle dans le contexte de la traite humaine – d’où une peine bien plus lourde.

Cette vidéo des autorités italiennes montre le résultat du volet financier de l’enquête Glauco.

«Le Matin Dimanche» au eu accès aux plus de 1200 pages d’actes d’accusation de Glauco. Ces documents regroupent les écoutes téléphoniques, les témoignages des victimes et les déclarations d’un repenti érythréen qui a travaillé pour l’organisation. Nous avons complété ces recherches en suivant les traces du réseau en Sicile. En Suisse, nous avons retrouvé des réfugiés qui ont eu recours à ces trafiquants pour arriver en Europe.

Cette plongée unique dans le monde secret des passeurs montre comment huit d’entre eux se sont divisés la route des migrants entre l’Erythrée et Chiasso, au Tessin.

La filière fonctionne comme une agence de voyages. Chaque service se monnaie: le transport, le logement, la nourriture, les habits, les conseils. Un migrant est considéré comme un «client» par l’organisation. Il doit débourser entre 5000 et 9500 euros pour arriver en Europe, établit l’acte d’accusation.

La Suisse n’est pas épargnée par cette criminalité. Le pays héberge une importante communauté érythréenne, ce qui en fait une base arrière confortable pour ce réseau de passeurs. Les boss y placent leur épouse, leurs maîtresses et leurs hommes de main. Parfois après avoir déposé une demande d’asile.

ÉTAPE 1

Des migrants érythréens attendent d’être enregistrés au camp de réfugiés d’Indabaguna, en Ethiopie, à la frontière avec l’Erythrée,

Lorsque la police allemande lui a passé les menottes le 13 août 2015, Mulubrahan G. était dans un hôtel converti en centre d’accueil pour réfugiés à Worms, au sud de Francfort. Il pensait pouvoir se cacher dans le flot des réfugiés arrivés en Europe. Il se trompait.

Des mois durant, les enquêteurs italiens ont placé son portable sur écoute. En tout, ils ont enregistré 3050 contacts avec des membres de son réseau. Dont 1733 avec Asghedom G., son chef en Sicile. Le rôle de Mulubrahan G.? C’est lui qui encadrait la première étape de l’émigration clandestine des Erythréens. Il coordonnait leur sortie du pays et leur voyage jusqu’au Soudan, via l’Ethiopie. L’homme jouait aussi le rôle de caissier.

Mulubrahan G. exerçait son activité à distance. Il avait déposé une demande d’asile en Italie. Depuis la Sicile, il pilotait par téléphone ses hommes de main qui étaient en Erythrée et qui accompagnaient l’exil des migrants.

«Il est beaucoup trop lent», peste ainsi Mulubrahan G., le 5 décembre 2014. Ce jour-là, son complice vient de lui rapporter qu’un «client» se trouve encore dans la ville de Mendefera, au sud d’Asmara, en Erythrée. «Tu sais pourtant comment on s’y prend!» ajoute-t-il en lui ordonnant de presser le pas.

Camp de réfugiés à Dadu en Erythrée.

Camp de réfugiés à Dadu en Erythrée.

Le jour précédent, Mulubrahan G. dirigeait la fuite d’un autre «client» vers l’Ethiopie. Au téléphone, il ordonne aux complices qui l’encadrent de se diriger vers le marché aux bestiaux d’Adi Kuala, au sud de l’Erythrée. Puis de passer la frontière et de rejoindre un camp de réfugiés dans le nord de l’Ethiopie. «Tu n’as aucun souci à te faire au sujet de l’argent», dit le migrant à Mulubrahan G.

Le 30 novembre 2014 au soir, il téléphone à un homme en Allemagne depuis un bar en Sicile. Ivre, il balbutie. Les enquêteurs italiens comprennent juste qu’il exige que son interlocuteur lui envoie de l’argent pour une femme qui doit traverser la frontière éthiopienne.

Des réfugiés érythréens au camp d’Indabaguna à la frontière entre l’Erythrée et l’Ethiopie, le 9 février 2016.

Des réfugiés érythréens au camp d’Indabaguna à la frontière entre l’Erythrée et l’Ethiopie, le 9 février 2016.

Ce passeur au statut de cadre cumule les chefs d’accusation: chantage, violation de domicile, vol, lésions corporelles et tentative de viol sur une Érythréenne dans un camp de réfugiés.

Selon les enquêteurs, Mulubrahan G. avait aussi des contacts en Suisse. Avec, entre autres, un dénommé Ukubay, qui l’appelle depuis un numéro commençant par 077 aujourd’hui désactivé. Au téléphone, les deux complices évoquent la marche des affaires en Méditerranée. «La mer se repose», se plaint Mulubrahan G., qui demande en retour comment ça va en Suisse. «Ils vont bientôt accepter ma demande d’asile», dit Ukubay.

ÉTAPE 2

Scène ordinaire du Sahara libyen. Un pick-up transporte des migrants à deux pas de la ville de Sabha.

La catastrophe maritime qui a déclenché l’opération Glauco est survenue le 3 octobre 2013. Cette nuit-là, un bateau coule dans le canal de Sicile avec 521 personnes à bord. Beaucoup trop pour une embarcation de 20 mètres de long seulement.

Le moteur cale au large de l’île de Lampedusa. Pour alerter les secours, le capitaine décide d’allumer un chiffon avec de l’essence. Maladroit, il met le feu au pont, ce qui provoque un mouvement de panique. Fuyant les flammes, les passagers se regroupent tous au même endroit du bateau, qui chavire. Une partie des réfugiés, dont beaucoup ne savent pas nager, tombe à l’eau. Les autres sont coincés dans la cale.

Les secours italiens ne parviennent à sauver que 155 personnes. Sur les 366 cadavres repêchés, on compte 9 enfants et 83 femmes. Certaines étaient enceintes.

Le bateau d'Ermias Ghermay qui a coulé à Lampedusa.

Le bateau d'Ermias Ghermay qui a coulé à Lampedusa.

Deux semaines après la tragédie, les enquêteurs italiens enregistrent une conversation entre deux passeurs qui ont extorqué de l’argent aux victimes. Le premier s’appelle Ermias Ghermay, le chef en Libye connu dans l’Emmental. C’est lui qui a affrété le bateau qui a coulé. Il parle avec John Mahray.

John Mahray est responsable de l’étape du Soudan pour l’organisation. Il regroupe à Khartoum, la capitale, les migrants qui lui sont envoyés par des passeurs tels que Mulubrahan G. depuis l’Ethiopie, au sud. Ce n’est qu’après avoir payé la taxe de leur voyage qu’ils peuvent continuer vers les côtes libyennes. Au téléphone, il explique, impassible, que 68 des victimes du naufrage de Lampedusa avaient été ses «clients».

John Mahray est aujourd’hui en fuite. La police a peu d’informations sur son identité. Elle n’a pas de photo de son visage. Deux semaines après la catastrophe de Lampedusa, il téléphone à un des survivants pour savoir comment réagit la police italienne. Il assure que, lui, a toujours bien traité ses migrants.

ÉTAPE 3

La ville de Sabha en Libye.

Les passeurs au Soudan comme John Mahray envoient des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants en Libye, dans les griffes de trafiquants sanguinaires. Comme par exemple Elmi M., 35 ans. Le Somalien et ses hommes enlèvent les migrants et les séquestrent dans le Sahara. Les prisonniers sont torturés et ne retrouvent leur liberté qu’après avoir payé une grosse rançon. L’argent est souvent versé par la famille, rackettée par téléphone.

Elmi M. a été arrêté par les autorités italiennes, alors qu’il tentait d’obtenir l’asile en Europe. D’anciens prisonniers qui l’ont reconnu dans un camp de réfugiés en Sicile l’ont dénoncé à la police. Hasard des circonstances, certains d’entre eux sont des survivants du naufrage de Lampedusa. Un procès a eu lieu.

«Nous roulions dans de grands camions, lorsque nous avons été arrêtés par un barrage de pick-up sur lesquels il y avait des mitrailleuses», raconte Alay, 38 ans. Les 130 migrants sont enlevés. Ils sont transbahutés pendant six jours dans le désert avant d’arriver dans une maison de la ville libyenne de Sabha.

L’enfer commence. Elmi M. confisque les portables des prisonniers pour contacter leur famille. Les enfants sont contraints d’appeler leurs parents pour les supplier de payer. «Ils nous obligeaient à regarder ce qu’ils faisaient aux autres. Devant nos yeux, ils torturaient avec leur matraque, ils électrocutaient», a affirmé Haile au procès contre Elmi M.

Cet homme est un des rares survivants du naufrage de son bateau. Plus de 300 personnes sont mortes.

Cet homme est un des rares survivants du naufrage de son bateau. Plus de 300 personnes sont mortes.

La jeune victime de 25 ans dit avoir elle-même été maltraitée. Sa mère, en Erythrée, a dû vendre la maison familiale pour payer la rançon de 3300 dollars. «En tout, les ravisseurs ont reçu 6600 dollars pour moi et ma sœur», a ajouté Merhawi. Sa sœur est morte peu après avoir été libérée, dans le naufrage de Lampedusa.

Face au tribunal, des prisonnières du désert ont raconté comment elles étaient systématiquement violées par les ravisseurs. «Mon violeur n’a utilisé aucun préservatif», a dénoncé Okba, 18 ans, au quotidien La Repubblica. Elle a témoigné aussi pour la jeune Sara, 16 ans, qui a été abusée par trois hommes, dont Elmi M. Son amie est ensuite morte dans le canal de Sicile. D’autres victimes ont rapporté que des femmes étaient offertes en «cadeau» aux visiteurs de passage.

Elmi M. a été condamné à trente ans de prison, entre autres pour traite d’êtres humains et viol. Son procès a permis de démontrer qu’il n’a pas agi seul et était en contact avec d’autres passeurs sur la côte libyenne. Le tortionnaire leur vendait des «paquets» de migrants qui devaient, dans un deuxième temps, payer une nouvelle rançon pour pouvoir embarquer pour l’Europe.

Dans le dossier d’enquête, le parquet de Palerme décrit les liens entre Elmi M. et ses complices armateurs sur la Méditerranée: «Le groupe dirigé par Elmi M. organisait des transports de migrants qui avaient payé la rançon. Les migrants empruntaient plusieurs véhicules sur la route de Tripoli où ils étaient remis au complice Ermias Ghermay.»

ÉTAPE 4

A 20 milles des côtes libyenne, des migrants se jettent à l’eau pour tenter de rejoindre un bateau militaire qui vient à leur rencontre.

Les gros bonnets de la traite des migrants se concentrent sur la côte ouest de la Libye. Sur les plages de Tripoli et d’Al Zuwarah, d’où partent les bateaux pour les canaux de Sicile et de Malte. Ermias Ghermay est l’un d’eux – il est le passeur le plus recherché au monde. Il a envoyé des milliers de personnes sur des navires de fortune et a gagné des millions de dollars sur leur dos.

Ermias Ghermay est aussi le plus cynique. Après le naufrage de son bateau à Lampedusa, il avoue à un complice avoir trop chargé la barque. «Mais c’est comme ça qu’on fait, voilà», relativise le trafiquant, lors d’une de ses conversations téléphoniques sur écoute. Un naufrage n’est pas bon pour le commerce, cela fait fuir les «clients», ajoute-t-il. Pour éviter d’en perdre, il est prêt à changer de nom. Toujours pour rassurer les clients, il se dit même prêt à équiper désormais tous ses passagers de gilets de sauvetage.

Vue plongeante sur un bateau de migrants, le 8 septembre 2016.

Vue plongeante sur un bateau de migrants, le 8 septembre 2016.

Selon lui, l’impact de cette tragédie est injuste. Elle a donné lieu à un tapage médiatique alors que d’autres naufrages bien plus graves sont passés inaperçus. «Beaucoup de gens partis avec d’autres organisateurs ne sont jamais arrivés à destination, et ont fini en nourriture pour poissons, mais personne n’en parle», se plaint-il.

Il n’existe qu’un portrait-robot d’Ermias Ghermay. Aucune photo connue. Il est âgé d’environ 40 ans, mesure 1,73 mètre et présente un léger surpoids. L’acte d’accusation précise qu’il est père d’au moins un enfant qui vivrait en Allemagne avec sa mère.

En Suisse aussi, Ermias Ghermay a ses entrées. Le 7 juillet 2014, Asghedom G. reçoit, depuis la Suisse, l’appel d’une femme. Elle dit vouloir parler d’argent et de l’achat d’une montre avec Ermias Ghermay. Elle appelle plusieurs fois, toujours pour les mêmes raisons et depuis le territoire helvétiques. Par ailleurs, selon un autre complice au téléphone, Ermias Ghermay cacherait son argent en Israël et en Suisse.

Ermias Ghermay collabore avec d’autres armateurs en Libye. Tous ces caïds adoptent la cool attitude africaine. Certains s’habillent à l’occidentale et écoutent du rap. Ils s’arment avec des kalachnikovs et des pistolets Markarov. Et ils sont branchés en permanence sur Facebook, WhatsApp et Viber.

Toujours à Tripoli, Medhane Y., 35 ans. Lui se fait appeler le «général». Au téléphone, il dit avoir le «même style de vie que Kadhafi». Il voyage souvent dans le nord de l’Europe pour rendre visite à ses conquêtes. Il a une femme et une maîtresse en Suède, lit-on dans le dossier d’enquête. «Et une de ses nombreuses compagnes vit en Suisse», ajoute un témoin.

Le dandy se vante de connaître le même succès dans ses affaires. Pour augmenter son chiffre, il «achète» les migrants. Medhane Y. fait ses emplettes chez John Mahray au Soudan. Il peut aussi acheter 20 réfugiés par jour dans les cachots de la police en Libye: des agents les arrêtent dans la rue pour un rien, dans le seul but de les revendre.

Le passeur de Tripoli enferme les migrants par centaines dans des entrepôts surveillés par des hommes armés. Une jeune femme raconte comment ces gardes s’enivraient. Elle dit aussi qu’elle s’est retrouvée sur une plage remplie d’un millier de personnes avant d’embarquer pour la Sicile.

La traversée coûte 1600 dollars. Ermias Ghermay tient une comptabilité minutieuse. Le nom de chaque «client» y est remplacé par un numéro, pour faciliter la lecture et mieux s’assurer que l’argent a été versé. Les passeurs n’ont pas peur d’étaler leur richesse: Medhane Y., au téléphone, se réjouit d’acheter sa nouvelle maison.

En mai 2016, les Italiens ont obtenu l’arrestation de Medhane Y. à Khartoum. Les autorités soudanaises l’ont extradé. L’accusé jure qu’il y a confusion, que la police s’est trompée de personne. Mais les analyses vocales effectuées par les Italiens semblent prouver le contraire.