Un Modigliani «spolié» caché à Genève

Les Panama Papers démasquent le propriétaire d’un Modigliani qui aurait été volé par les nazis et caché aux Ports Francs de Genève: il s’agit de David Nahmad, l’un des plus influents collectionneurs d’art au monde.

Dans un compartiment ultrasécurisé des Ports Francs de Genève sommeille une toile qui se trouve au cœur d’une tempête judiciaire: l’Homme assis appuyé sur une canne.

L’œuvre est signée Amedeo Modigliani. Le peintre italien est mort pauvre et alcoolique il y a près d’un siècle. Aujourd’hui, ses toiles battent des records lors de ventes aux enchères. Le portrait de l’homme moustachu en cravate et chapeau, la tête légèrement penchée, les mains posées sur une canne, est évalué à 25 millions de dollars.

Qui est propriétaire de ce chef-d’œuvre de l’art moderne? C’est l’une des questions auxquelles la justice américaine tente de répondre depuis 2011. L’œuvre aurait été spoliée durant la Seconde Guerre mondiale et serait secrètement détenue aujourd’hui par la famille Nahmad.

Les Nahmad? Une famille multimilliardaire qui a principalement bâti sa fortune en faisant commerce d’œuvres d’art. L’essentiel de sa collection, estimée à 4500 pièces, dont 300 Picasso, est stocké aux Ports Francs de Genève. Cet incroyable trésor lui permet d’exercer une influence considérable sur le marché de l’art. Même auprès d’acteurs aussi puissants que Sotheby’s ou Christie’s. «Les maisons de vente aux enchères ont probablement davantage besoin des Nahmad que les Nahmad ont besoin d’elles», résumait le magazine Forbes il y a quelques années.

David Nahmad

David Nahmad

Le patriarche, David Nahmad, 68 ans, réside entre Monaco, Paris et New York. A côté de sa passion pour l’art, il a longtemps jonglé avec des millions dans le trading de devises et de matières premières. Il est aussi connu pour être un champion de backgammon depuis qu’il a remporté le titre mondial en 1996. Son fils et son neveu portent le même prénom: Helly. Le premier dirige la galerie Helly Nahmad à New York, tandis que le second gère la galerie Helly Nahmad, à Londres.

Tour de passe-passe devant la justice
Le tableau de Modigliani, qui aurait été volé par les nazis, a-t-il atterri au milieu de l’impressionnante collection de la famille Nahmad, elle-même de confession juive? Devant la justice américaine, la famille esquive et déclare que le Modigliani, qui a certes été exposé à la Galerie Helly Nahmad de New York, ne lui appartient pas. Il serait la propriété d’International Art Center (IAC), une société offshore créée par Mossack Fonseca. En août dernier, lorsqu’ils écrivent à la juge de la Cour suprême de New York, les avocats des Nahmad déclarent: «Personne d’autre dans le monde, y compris la Galerie Helly Nahmad, Helly Nahmad ou David Nahmad, ne possède la toile.»

Cette affirmation est en fait un tour de passe-passe. Les documents découverts dans les Panama Papers indiquent que les actionnaires de la société IAC ne sont autres que les Nahmad. Et ce depuis sa création au Panama, il y a une vingtaine d’années. David Nahmad est même l’unique propriétaire depuis janvier 2014.

Trésor de guerre
International Art Center a acquis l’Homme assis appuyé sur une canne pour 3,2 millions de dollars, en 1996, lors d’une vente aux enchères organisée par Christie’s, à Londres. Ce n’est que bien plus tard, en 2009, que Mondex Corp, une entreprise de Toronto spécialisée dans la traque d’œuvres spoliées, se penche sur l’histoire du tableau.

Selon l’entreprise canadienne, qui se base notamment sur des documents découverts aux Archives nationales françaises, le Modigliani aurait appartenu à Oscar Stettiner. Cet antiquaire et collectionneur d’art juif a fui Paris, en 1939, pour échapper aux nazis, laissant derrière lui ses tableaux. Après la prise de la capitale française, les Allemands confisquent ses biens et organisent une vente aux enchères forcée. Le tableau changera ensuite de mains à plusieurs reprises. En 1946, Oscar Stettiner porte plainte pour tenter de le récupérer. Mais il meurt deux ans plus tard, avant que sa requête n’aboutisse.


Le village de La Force, près de Bordeaux

La Force, petit village rural à une heure et demie de route de Bordeaux. C’est dans cette bourgade grisâtre de 2500 âmes, a priori sans intérêt, que Mondex a retrouvé la trace du petit-fils d’Oscar Stettiner: Philippe Maestracci, exploitant agricole, aujourd’hui âgé de 71 ans. L’entreprise canadienne lui a proposé d’entreprendre des démarches pour récupérer le Modigliani. Mais jusqu’à aujourd’hui, les plaignants n’ont pas réussi à apporter la preuve que IAC est une coquille vide appartenant aux Nahmad.

L’art comme investissement
Les Nahmad font figure de précurseurs. Partis de presque rien, leur périple dans le marché de l’art débute dans les années 1960. David Nahmad, fils d’un banquier syrien, émigre à Milan avec ses deux frères. L’aîné achète des tableaux, les conserve, puis les revend pile au bon moment – celui où il réalise un profit maximal. La fratrie comprend bien avant d’autres que l’art peut être un investissement.

Les Panama Papers révèlent que la famille a également opté très tôt pour l’utilisation de sociétés offshore. Le grand frère de David Nahmad fait enregistrer Swinton International Ltd., domiciliée aux îles Vierges britanniques, en août 1992. Puis International Art Center S.A. au Panama trois ans plus tard. Les trois frères ont accès au compte bancaire d’IAC chez UBS, qui s’est occupée de la création de la société.

Les actions d’IAC étaient à l’origine émises «au porteur». Ce type d’actions était souvent utilisées pour rendre encore plus difficile l’identification des propriétaires de sociétés offshore, et cette pratique est aujourd’hui proscrite dans de nombreux pays. En 2001, les actions d’IAC ont été attribuées nommément au frère aîné. Elles seront par la suite partagées entre David Nahmad, le troisième frère, et le fils de ce dernier.

En 2013, deux ans après la plainte concernant le Modigliani, UBS cède l’administration d’IAC à un avocat genevois. David Nahmad récupère alors l’ensemble des actions.

32 dollars la signature
Des échanges d’e-mails montrent aussi qu’en coulisses l’avocat new-yorkais chargé de défendre IAC dans l’affaire du Modigliani a été confronté à un problème: il ne sait pas à qui faire signer les documents qu’il s’apprête à envoyer à la juge américaine. David Nahmad, le véritable propriétaire de la société-écran, ne peut pas le faire puisque cela ferait tomber sa couverture.

L’avocat américain écrit donc à son confrère genevois, qui administre IAC: «Dites-moi le plus vite possible qui peut signer pour IAC», s’enquiert-il dans un e-mail. Le cabinet suisse le met en contact avec la filiale genevoise de Mossack Fonseca, la société qui avait servi à mettre sur pied IAC. Celle-ci propose à l’avocat new-yorkais de faire signer les documents par des prête-noms au Panama. Le problème est résolu pour un coût plus que modeste: chaque document signé sera facturé 32,20 dollars.

Le Modigliani est stocké aux ports-francs de Genève

Cocktail explosif
En plus des sociétés offshore, un autre élément permet de dissimuler la propriété d’une œuvre: les ports francs. Lorsqu’une société offshore est propriétaire d’une œuvre, rien n’oblige les locataires d’espaces d’entreposage des ports francs à indiquer qui se cache réellement derrière cet écran. Et cela malgré le récent renforcement de la législation suisse. A l’inverse, les banques, par exemple, doivent être en mesure de fournir l’identité de l’ayant droit économique de chaque compte.

Dans l’affaire Modigliani, l’entreprise genevoise Rodolphe Haller, l’un des plus grands locataires des Ports Francs de Genève, a ainsi simplement déclaré à la justice américaine qu’elle stockait le tableau dans ses locaux pour le compte de IAC. Rodolphe Haller, chez qui sont entreposées plus de 35'000 œuvres appartenant à 400 clients, n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Confronté aux documents révélant que David Nahmad contrôle IAC, Richard Golub, le conseil du milliardaire, affirme que le nom des propriétaires de IAC «n’a pas plus d’importance que de savoir qui vit sur Pluton». Et l’avocat de mettre en doute le fait que le Modigliani appartenant à IAC a bien été spolié. Seulement voilà: après quatre années de bataille juridique, ce point essentiel n’a toujours pas été abordé frontalement. Jusqu’ici, les deux parties n’ont cessé de se disputer sur des questions de procédure, comme celle de savoir à qui appartient le tableau.

Richard Golub, avocat de David Nahmad

Richard Golub, avocat de David Nahmad

En septembre dernier, la juge de la Cour suprême de New York a rejeté la plainte de Philippe Maestracci, le petit-fils qui cherche à récupérer le Modigliani. Mais l’héritier continue de se battre. Une nouvelle plainte, déposée deux mois plus tard, tente d’établir plus clairement le lien entre IAC et la famille Nahmad. Sans toutefois apporter de preuve définitive.

Avec les révélations des Panama Papers, le bouclier juridique mis en place par la famille Nahmad se fissure. Philippe Maestracci parviendra-t-il un jour à récupérer ce tableau à 25 millions de dollars? Le retraité habite dans la modeste maison familiale où son grand-père s’est réfugié durant la guerre. Atteint dans sa santé et soucieux de rester discret, il n’a répondu qu’à quelques questions, sur le pas de sa porte. «Je savais que mon grand-père possédait des tableaux, mais on parlait peu de ces choses en famille», souffle-t-il d’une voix faible. Avant, il n’avait jamais entendu parler du Modigliani. Lorsque Mondex l’a sollicité pour lancer une procédure, il a dit: «Oui, pourquoi pas?»

La maison où habite Philippe Maestracci en Dordogne

La maison où habite Philippe Maestracci en Dordogne

L’entreprise canadienne, qui finance la bataille juridique, refuse de dévoiler l’accord qu’elle a passé avec le petit-fils. Elle affirme agir pour réparer une injustice, mais, dans le milieu, beaucoup perçoivent Mondex comme des chasseurs de primes peu scrupuleux. En cas de victoire, la commission peut atteindre un tiers de la valeur du tableau. Philippe Maestracci se moque d’être instrumentalisé: «L’argent, je m’en fiche, assure-t-il. Je le fais pour la mémoire de mon grand-père.»•

Texte
Alexandre Haederli (Le Matin Dimanche)
Jake Bernstein (ICIJ)

Images
Doug Husby/CBC,
Corbis, AFP,
Laurent Guiraud

Réalisation
Alexandre Haederli