Au coeur de la traque
aux trafiquants de migrants

Suite à la mort de 70 migrants dans un camion en Autriche en 2015, la Confédération a créé une task force spécialisée dans la lutte contre les passeurs. Après neuf mois d’existence, le Girp a ouvert six enquêtes sur des filières.

Poste frontière de Brogeda à Chiasso. Mardi 14 juin 2016, 9h30. Dans l’aile ouest de la gigantesque douane autoroutière italo-suisse, une quinzaine de policiers fédéraux et tessinois forment un mur. Derrière eux, les chiens de détection des stupéfiants aboient. Christophe Cerinotti, chef de la task force suisse contre le trafic de migrants, consulte une dernière fois ses hommes, puis donne le départ de l’opération d’un signe de la main.

L’aile ouest de la douane de Brogeda est le lieu d’entrée en Suisse des cars de lignes internationales, des poids lourds et de véhicules utilitaires. Durant plusieurs heures, la task force va fouiller chaque véhicule à la recherche de migrants qui tenteraient d’entrer en Suisse sans autorisation. «Mais attention, notre groupe ne lutte pas contre l’immigration illégale. Nous luttons contre les passeurs. Les migrants nous intéressent parce qu’ils peuvent nous permettre d’en savoir plus sur une filière», précise Christophe Cerinotti, qui est aussi capitaine à la police cantonale tessinoise.

Basé à la douane de Chiasso, la task force "Girp" utilise aussi des chiens de détection de stupéfiants.

Basé à la douane de Chiasso, la task force "Girp" utilise aussi des chiens de détection de stupéfiants.

Des récits à glacer le sang
La Confédération a déclaré la guerre au trafic de migrants. Tout le monde a encore à l’esprit la tragédie macabre d’août 2015 en Autriche. Plus de 70 cadavres de migrants syriens avaient été retrouvés dans un camion abandonné près de la frontière avec la Hongrie. Le 14 septembre 2015, les autorités helvétiques ont créé une task force spécialisée: le Girp, ou Groupe interforce pour la répression des passeurs.
La tragédie autrichienne aura au moins révélé au grand jour à quel point les millions de réfugiés sont une proie facile pour les criminels. Mais des drames, il y en a eu des milliers depuis. Les récits de viol, de séquestration et de travail forcé sur la route de l’exil sont glaçants, raconte un policier du Girp. De plus, la migration est devenue un marché juteux qui se chiffre en milliards. Rien que la traversée de la Méditerranée jusqu’en Italie se monte à 1000 euros. Les étapes suivantes sur le continent coûtent parfois plus cher encore.

Peu de temps après les premiers contrôles à la douane de Brogeda, un douanier tombe sur un groupe de jeunes Somaliens, quatre hommes et une femme, dans un bus de ligne qui relie Milan à Stuttgart. «Où allez-vous?» demande-t-il. «Germany, euh, Deutschland», répond péniblement l’un d’entre eux. Ces propos ne convainquent pas le fonctionnaire qui remarque des anomalies sur les papiers d’identité. Après les vérifications d’usage dans les locaux du Corps des gardes-frontière, ils seront tous refoulés en Italie.

Passeport grossièrement falsifié
Pour le Girp, ces Somaliens représentent peut-être le début d’une nouvelle enquête. En apparence, tout indique que ces jeunes Africains sont pris en charge par une filière organisée, explique un membre de la task force. Ils possèdent en effet un passeport grossièrement falsifié. Ils n’ont pas de bagage, mais un téléphone portable. Et ils ont refusé de déposer une demande d’asile en Suisse.

On trouve de tout dans les bagages: comme ici, des têtes de poissons.

On trouve de tout dans les bagages: comme ici, des têtes de poissons.

La fabrication de faux documents est la grande activité des réseaux de passeurs. Passeport, visa, autorisation de séjour: les faussaires peuvent tout contrefaire. La qualité dépend du prix payé. «Plus le migrant a de l’argent et plus le document a l’air authentique», explique Christophe Cerinotti. Le réseau fournit aussi d’autres services logistiques: les billets de transport, le logement, la nourriture, les téléphones. «Lors d’une enquête, nous avons séquestré 1500 puces téléphoniques dans un seul réseau», témoigne un agent du Girp.

Lors la vérification de son identité, un Nigérian a dû justifier le contenu de sa valise qui était remplie des fameuses têtes de poisson. "Ce n’est pas illégal", précise un douanier.

Le réseau est aussi un service d’informations. Le passeur briefe le migrant sur ce qu’il doit faire, et ne pas faire, pour atteindre sa destination. S’il veut atteindre le nord de l’Europe, la Suisse ne sera alors qu’un pays de transit. Le migrant devra utiliser une ligne de bus: les contrôles routiers sont moins fréquents. Si le migrant veut, en revanche, déposer une demande d’asile en Suisse, il prendra plutôt le train, depuis la gare de Milan par exemple. «Dans les gares frontalières, les migrants ne fuient pas les douaniers. Au contraire, ils vont plutôt à leur rencontre en souriant», précise un policier du Girp.

Attrapé? No problem: on peut toujours retenter de passer
Les migrants sont aussi briefés sur les particularités légales de chaque pays. En Suisse, par exemple, ils savent que le dépôt d’une demande d’asile les fixerait définitivement dans le pays. En ne déposant aucune demande, les Somaliens savaient donc qu’ils allaient être refoulés en Italie et qu’ils pourraient tenter une nouvelle fois d’atteindre l’Allemagne.

Ces cinq Somaliens ont-ils emprunté une filière de passeurs déjà connue? Ou permettront-ils d’ouvrir une nouvelle enquête? Les membres du Girp ne nous en ont pas dit davantage. Le gros du travail de la task force est la recherche d’informations en auditionnant, notamment, les victimes. Neuf mois après sa création, le Girp a déjà ouvert six enquêtes pénales. Un dossier est de dimension internationale (Italie, Suisse et Allemagne), les cinq autres se limitent à la Suisse. Le Girp, en accord avec le Ministère public, ne fait aucun commentaire sur ces affaires en cours.

Le Girp a été créé le 14 septembre 2015 au Tessin. «C’était une volonté de la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga et du conseiller d’Etat tessinois Norman Gobbi», explique Christophe Cerinotti. Cette task force est de compétence cantonale, le trafic de migrants est réglementé par la loi sur les étrangers. C’est donc la police tessinoise qui coordonne les différentes forces de sécurité sur le terrain. Le Girp réunit des représentants de la police tessinoise, de la police judiciaire fédérale, du Corps suisse des gardes-frontière, un officier de liaison de la police fédérale allemande et un enquêteur italien. «Nous mettons en commun nos banques de données, ce qui améliore l’efficacité de nos contrôles de personnes», explique le capitaine tessinois.

Dans les couloirs de la douane de Chiasso.

Dans les couloirs de la douane de Chiasso.

Les enquêtes sur les réseaux de passeurs sont longues et compliquées, explique Christophe Cerinotti. Réunir des preuves est très contraignant. Les témoignages à charge sont rares; les victimes se taisent, par peur des représailles contre eux ou leur famille restée au pays. Les flagrants délits le sont encore plus: les passeurs évitent d’accompagner leurs clients dans leur voyage. «Il y a trop de risques de se faire prendre dans un contrôle», argumente un membre de la task force.

Plus de 200 personnes par jour
Le Girp serait devenu, en quelques mois, le poste d’observation indispensable du trafic des migrants en Suisse. «Nous avons remarqué que les passeurs s’adaptent. En 2014, ils privilégiaient la voiture comme moyen de transport. En 2015, c’était le bus. Cette année, 90% des migrants arrivent en Suisse par le train», commente le capitaine tessinois, qui souligne que la pression migratoire est toujours vivace. «Il y a encore dix jours, nous avons enregistré des centaines d’arrivées quotidiennes à Chiasso, détaille Christophe Cerinotti.

Christophe Cerinotti, le chef du Girp.

Christophe Cerinotti, le chef du Girp.

Il y a eu un pic à 230 personnes en une seule journée. Nous avons alors eu peur de subir la même pression que nous avons connue l’été dernier.» Depuis le début de la semaine, toutefois, la situation s’est stabilisée. La courbe s’est même inversée. «A cause de la mauvaise météo sur la Méditerranée, il y a eu moins de traversée et donc moins de migrants au Tessin. Les destins de Lampedusa et de Chiasso sont liés», conclut-il. ☐

Passeport, visa, autorisation de séjour: les faussaires peuvent tout contrefaire.

Deux grands réseaux mènent à Chiasso: le premier, au Sud, depuis la Libye; le second, à l'Est, par la route des Balkans. (Carte: migrantreport.org)

Deux grands réseaux mènent à Chiasso: le premier, au Sud, depuis la Libye; le second, à l'Est, par la route des Balkans. (Carte: migrantreport.org)

Deux grandes filières de passeurs mènent à Chiasso

Qui sont ces passeurs? Deux grands groupes se partagent le territoire, selon les spécialistes du Girp. Le premier alimente une filière africaine qui trouve sa source dans la Corne de l’Afrique et au Nigeria. Cette route de la migration passe ensuite par la Libye, le sud de l’Italie et débouche sur la Suisse ou l’Autriche.

Cette filière africaine concerne principalement des exilés somaliens, érythréens et nigérians. Les passeurs sont de même nationalité. Ce sont généralement des migrants eux-mêmes ou des clandestins qui se sont fixés en Europe. Ils travaillent pour le réseau dans le but de rembourser la somme qu’ils ont empruntée pour partir en exil. Cette filière africaine a des points de chute partout en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Autriche. Ces lieux sont autant d’étapes indépendantes les unes des autres qui fonctionnent de manière autonome, décrit un membre du Girp.

Une camionnette est contrôlée.

Une camionnette est contrôlée.

Le migrant africain remonte la botte de l’Italie, étape par étape. A chaque arrêt, il est pris en charge par un groupe différent de passeurs qui lui demande de l’argent pour continuer le voyage. Le migrant peut être retenu contre son gré dans un appartement, en attendant que la famille au pays verse la somme demandée. Il peut aussi être contraint de travailler au noir, le temps qu’il faut.

Les Somaliens utilisent également d’autres voies de communication. Lors de notre visite à la douane de Brogeda, un Somalien, qui serait né en 1990 selon son passeport, disait vouloir se rendre en Allemagne pour ses études. «Il prétendait être étudiant à Kuala Lumpur, en Malaisie, raconte le fonctionnaire. Son passeport indiquait qu’il était entré en Europe à l’aéroport de Fiumicino, à Rome, quelques mois avant», raconte le fonctionnaire, qui souligne que les passeurs innovent en utilisant de plus en plus l’Asie ou l’Amérique du Sud pour brouiller les pistes. Ce Somalien a finalement été refoulé en Italie, son visa ne lui permettait pas de séjourner en Suisse.

7000 à 9000 dollars le forfait tout compris
Le deuxième grand réseau est syrien. Il démarre aux Proche et Moyen-Orient. Puis c’est la Grèce et les Balkans avant d’arriver en Europe. Les passeurs sont d’origine afghane et iranienne, selon le Girp. Ce sont souvent d’anciens exilés qui ont régularisé leur situation. «Cette filière est très différente de l’africaine. Elle est beaucoup mieux organisée», affirme un membre du Girp. Une fois arrivés en Grèce, ces migrants orientaux versent une seule fois entre 7000 et 9000 dollars à un réseau de passeurs. Puis ils sont pris en charge jusqu’à leur destination finale. Cet encadrement intègre le moyen de transport, les faux documents, le logement, la nourriture, les téléphones.

Contrôle d'un poids lourd

Contrôle d'un poids lourd

Le marché de la migration est de plus en plus lucratif. Ce qui pourrait susciter de nouvelles vocations. Le Girp estime que des bandes criminelles albanaises pourraient profiter du boom de la route des Balkans pour se reconvertir. Ces bandes sont spécialisées dans la contrebande de drogue et de cigarettes par bateau sur l’Adriatique. A court terme, elles pourraient décider de remplacer ce transport de marchandises par le transport de migrants. «C’est presque devenu plus rentable. Et surtout c’est moins risqué», conclut l’expert. ☐

Deux migrants sont arrivés à Chiasso par le train depuis Milan. Les douaniers les conduisent dans les locaux des garde-frontières pour un contrôle d'identité.

Les autorités italiennes ne collaborent que sur le papier

Le Groupe interforce pour la répression des passeurs est censé être un outil transfrontalier qui fonctionne grâce à la collaboration des autorités suisses, allemandes et italiennes. Lors de notre visite à Chiasso, un officier de liaison de la police fédérale allemande était présent dans les bureaux du Girp. En revanche, pas d’agent italien. La raison? «Nos voisins ont décidé de créer leur propre groupe de lutte contre les passeurs. C’est dommage. Une structure intégrée aurait été plus efficace», estime Christophe Cerinotti, chef du Girp. Son homologue italien n’a pas voulu faire de commentaire.

«C’est dommage. Une structure intégrée aurait été plus efficace»

Christophe Cerinotti, chef du Girp

Ce n’est pas la première fois qu’il y a de la friture sur la ligne entre les deux pays. «Mais dans l’ensemble, la collaboration fonctionne bien», précise Christophe Cerinotti, qui est aussi responsable des relations internationales pour la police tessinoise. L’accord de coopération italo-suisse est en renégociation. La Suisse l’a déjà ratifié. Le parlement
italien l’examinera bientôt. Ce document doit régler des détails techniques, comme le règlement sur les munitions. Les Suisses utilisent des balles à expansion contrôlée; les Italiens, des balles perforantes. Les policiers suisses
peuvent ainsi difficilement travailler armés en Italie. Et inversement. Cette différence logistique est un des obstacles, pour l’instant, dans la création de patrouilles mixtes italo-suisses. ☐