La grippe attrapée à l’hôpital tue

Entre 100 et 300 patients décèdent chaque année d'une grippe qui leur a été transmise par les médecins ou le personnel soignant.

Chaque année, en Suisse, au moins 100 à 300 personnes meurent des suites d’une grippe attrapée à l’hôpital, selon les spécialistes. Cette estimation, basée sur trois ans d’analyses à Genève, donne pour la première fois l’ampleur du problème.

Ce sont souvent les patients les plus fragiles, atteints d’un cancer ou d’un diabète, qui sont touchés. Mais la grippe peut aussi entraîner des complications sévères chez les enfants ou les adultes en bonne santé. Elle est transmise par les autres patients, lesradars
visites ou les membres du personnel soignant.

Voici à quelle vitesse se propage la grippe dans un hôpital. Le prof. Christian Lovis a modélisé en 3D la propagation aux Hôpitaux universitaires de Genève durant la saison 2012/13.

Voici à quelle vitesse se propage la grippe dans un hôpital. Le prof. Christian Lovis a modélisé en 3D la propagation aux Hôpitaux universitaires de Genève durant la saison 2012/13.

Depuis des années, ces derniers sont incités à se faire vacciner, pour protéger les patients. Seulement, le taux de vaccination chez les professionnels de la santé a baissé à 19% en Suisse. On est très loin de l’objectif de la Confédération fixé à 70%. Le port du masque serait une alternative, mais la plupart des hôpitaux n’osent pas l’imposer.

«Soudain, Elisabeth ne peut plus respirer»

C’est une chute à la maison qui l’a conduite à l’hôpital. «Hypotension orthostatique», diagnostiquent les médecins des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Heureusement, Elisabeth* répond bien au traitement. Avec ses nouveaux bas de contention, elle peut se lever sans avoir de vertiges. Et, après quelques semaines, on trouve une médication adaptée à ses problèmes cardiaques. Les progrès sont nets: tout le monde espère qu’elle sera bientôt de retour chez elle.

Seulement voilà, Elisabeth est subitement prise de fièvre. En l’espace de quelques jours, une banale grippe dégénère en complications graves au niveau pulmonaire, puis cardiaque. On tente de l’aider à respirer avec de l’oxygène. Sans succès. La patiente est trop faible. C’est la fin. «Insuffisance respiratoire», note le médecin de garde ce jour-là.

Lors de la saison 2013-2014, au moins 25 patients sont décédés suite à une grippe aux HUG. Dix-huit d’entre eux ont attrapé le virus à l’hôpital.

Il y a quasi exactement un an aujourd’hui, Elisabeth, 89 ans, est entrée aux HUG. Deux mois plus tard, elle est morte des suites d’une grippe attrapée à l’hôpital. Et elle est loin d’être la seule.

Lors de la saison 2013-2014, au moins 25 patients sont décédés suite à une grippe aux HUG. Dix-huit d’entre eux, dont Elisabeth, ont attrapé le virus alors qu’ils étaient à l’hôpital depuis plus de trois jours. En clair, la grippe a été contractée au sein de l’institution. Les spécialistes parlent alors de «grippe nosocomiale».

«On peut estimer qu’entre 100 et 300 personnes meurent chaque année en Suisse à cause d’une grippe attrapée à l’hôpital», avance le professeur Andreas Widmer, président de l’association des cadres de l’hygiène hospitalière Swissnoso (lire l’interview).
C’est autant que le nombre de morts sur la route. Et, si la grippe tue surtout des personnes âgées ou des patients fragilisés par une maladie comme un cancer ou un diabète, le virus peut aussi entraîner des complications sévères chez des femmes enceintes, chez des enfants ou même chez des adultes en bonne santé. Jusqu’à être fatal. Mais, dans les hôpitaux suisses, ce problème reste totalement négligé.

Malgré le nombre frappant de décès dus à une grippe nosocomiale survenus l’an dernier, les HUG ne sont pas mauvais dans la lutte contre le virus. C’est même le contraire. Tout est fait pour protéger les patients: le personnel soignant présente le taux de vaccination le plus élevé de Suisse. Quant à ceux qui font le choix de ne pas se faire vacciner, ils sont obligés de porter le masque durant toute la saison de la grippe. S’ils ne le font pas, les employés risquent un avertissement.

En fait, si l’on ne recense aucun mort de la grippe nosocomiale dans les autres hôpitaux, ce n’est pas parce qu’il n’y en aurait pas, mais simplement parce qu’on ne les cherche pas. «C’est un chiffre noir», admet le Dr Stefan Kuster, chargé de la lutte contre les maladies infectieuses à l’Hôpital universitaire de Zurich. En clair: on sait qu’il y a des morts, mais on ignore combien.

Lorsque, il y a trois ans, les HUG ont revu systématiquement les dossiers des patients touchés par la grippe, le Dr Anne Iten, qui a participé au programme, a dû vérifier les résultats plusieurs fois avant d’y croire. «J’étais surprise par l’ampleur du problème, raconte-t-elle. Mais, jusqu’à il y a peu, nous n’avions pas de tests rapides pour surveiller les virus. » Durant la saison 2013-2014, les HUG ont effectué près de 6000 tests PCR sur des patients. Quelque 300 ont révélé la présence de la grippe, dont la moitié était d’origine nosocomiale… et, on l’a dit, 18 personnes sont décédées.

Bien sûr, tous ces patients présentaient d’autres problèmes de santé et étaient souvent extrêmement fragilisés. «C’est pour cela que, en plus de vacciner les malades, dit le Dr Anne Iten, il faut constituer une barrière de protection autour d’eux. » D’où l’importance d’une bonne hygiène des mains, y compris des visiteurs. Mais, pour limiter la propagation du virus de la grippe, le moyen le plus efficace reste la vaccination de leurs proches, ainsi que du personnel médical. Selon une étude publiée dans la prestigieuse revue médicale Clinical Infectious Diseases, une bonne couverture vaccinale du personnel soignant réduit la mortalité due à la grippe de 30% et le nombre de malades de la grippe dans l’hôpital de 40%.

Entre 2011 et 2013, le taux de vaccination moyen chez les soignants a baissé de 22% à 19%

Voilà pourquoi l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) s’était fixé l’objectif d’atteindre un taux de vaccination de 70% chez les professionnels de la santé dans son plan pour 2008-2012. Mais ses efforts de communication n’ont servi à rien. Entre 2011 et 2013, le taux de vaccination moyen chez les soignants (cabinets, hôpitaux, homes, etc. ) a même baissé, passant au niveau national de 22% à 19%, selon un sondage de l’OFSP.

Presque chaque hôpital incite désormais son personnel à se faire vacciner. Les employés peuvent souvent recevoir l’injection à la cantine ou directement dans leur service, afin de perdre un minimum de temps. Et on a tout essayé pour les récompenser: un café, un bon pour un repas, un ticket de Tribolo ou même un parapluie. Seulement, les taux plafonnent. Même Genève, qui, grâce à sa politique résolue, a atteint 45%, reste loin des 60 à 96% qui ont cours dans les différentes régions des Etats-Unis.

Du coup, l’Office fédéral a abandonné. Dans sa nouvelle stratégie 2015-2018, l’OFSP ne chiffre plus cet objectif. «Cela ne sert à rien quand on sait d’avance qu’on ne l’atteindra pas», dit Roger Staub, codirecteur de la section Prévention et promotion de la santé. Pour l’heure, l’OFSP préfère se donner quatre ans pour récolter de meilleures données.
Encore quatre ans sans agir
Malheureusement, pendant ces quatre ans, la protection des patients restera très insuffisante dans la plupart des hôpitaux de suisse. A Lucerne, par exemple, où le taux de vaccination est de 12% en moyenne et de 5,7% chez les infirmières et infirmiers. Autant dire que cela ne sert à rien. Pourtant, y compris durant le pic de l’épidémie de grippe saisonnière, le personnel s’approchera des malades sans vaccin et sans masque, au risque de leur transmettre le virus. Même dans des services sensibles comme la néonatalogie ou l’oncologie.

«Une obligation de porter le masque n’existe pas chez nous», confirme le Dr Marco Rossi, qui dirige l’hygiène hospitalière de l’Hôpital cantonal de Lucerne. Lui-même est convaincu de l’importance de la vaccination. Mais il n’a pas la tâche facile: la Suisse centrale passe pour être l’une des régions les plus hostiles aux vaccins en général.

La seule protection pour les patients à Lucerne restera l’interdiction pour le personnel de venir travailler quand il est malade. Malheureusement, cette mesure, qui est la seule appliquée dans la plupart des hôpitaux de Suisse, ne suffit pas, selon les spécialistes. Différentes études montrent en effet que le virus est déjà présent 24 à 48 heures avant les premiers symptômes et peut être transmis.

Il y a quelques années, des infectiologues ont notamment mené l’enquête sur une épidémie de grippe nosocomiale qui avait éclaté dans un service de néonatalogie en Ontario. En trois semaines, dix-neuf nouveau-nés furent infectés par le virus de la grippe. Manifestations cliniques: détresse respiratoire, fièvre, infiltrats pulmonaires, hypercapnie, thrombocytopénie et hypoglycémie, etc. Un nouveau-né, dont le pronostic à l’admission était pourtant excellent, est mort après 23 jours de vie.

Seuls 15% des soignants travaillant dans ce service avaient été vaccinés (médecins 67%, infirmiers 9%). Quatorze soignants avaient présenté des symptômes compatibles avec une grippe. Seuls quatre d’entre eux avaient arrêté de travailler.

Taux de vaccination beaucoup trop bas



Dans les hôpitaux suisses, 22% des infirmiers et infirmières ou 51% des médecins décident de se faire vacciner contre la grippe. C’est ce qui ressort d’un sondage réalisé par Le Matin Dimanche et la SonntagsZeitung auprès des quelque 300 établissements membres de l’association H+, qui regroupe les hôpitaux, cliniques et institutions de soins de Suisse. Ce taux reste beaucoup trop bas pour protéger les patients. L’obligation de porter le masque durant la saison de la grippe pourrait être une alternative: mais dans la majorité des hôpitaux, en particulier en Suisse alémanique, il n’existe aucune directive dans ce sens.

Les réponses que nous avons obtenues concernent les deux tiers des employés dans les hôpitaux de Suisse, soit presque 90’000 personnes. Aujourd’hui encore, ni l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), ni H+ ne sont en mesure de livrer des données hôpital par hôpital. Aux Etats-Unis ou en France, ces données font en revanche partie des indicateurs de qualité des hôpitaux, et sont librement accessibles au public. L’OFSP prévoit de récolter des données dès 2016, mais ne sait pas s’il les rendra publiques.

Les différences régionales sont importantes, surtout en ce qui concerne l’obligation pour le personnel soignant non vacciné de porter le masque durant la saison de la grippe. Aux HUG à Genève, par exemple, les employés qui ne sont pas vaccinés doivent porter un masque dès qu’ils entrent dans une zone où se trouvent des patients. Peu importe s’ils présentent ou non symptôme grippal. Ces dernières années, trois quart des hôpitaux romands ont introduit cette disposition, mais aucun en Suisse alémanique. Outre Sarine, seuls 8 sur les 72 directions d’hôpitaux qui ont répondu connaissent des directives similaire pour les unités à risque seulement (oncologie, néonatologie, etc.)

32% des infirmiers et infirmières en Suisse romande sont vaccinés, contre 16% en moyenne dans les cantons alémaniques.

Une différence importante existe également au niveau du taux de vaccination: 32% des infirmiers et infirmières en Suisse romande sont vaccinés, contre 16% en moyenne dans les cantons alémaniques. Chez les médecins en revanche, les taux de vaccination sont similaires (53% en Suisse romande, 51% en Suisse alémanique).

Les différences locales sont toutefois très importantes. 78% des médecins et 66% des infirmiers et infirmières de l’Hôpital de Lavaux se sont fait vacciner contre la grippe cette année. En Suisse alémanique, c’est les Hôpitaux cantonaux de Thurgovie qui ont les meilleurs scores, avec 64% des médecins et 40% des infirmiers et infirmières.

Les moins bons scores sont en revanche en Suisse centrale et orientale, avec des taux de vaccination souvent inférieurs à 10%.

«Il y a un vrai problème en Suisse»
Andreas Widmer, président de Swissnoso

Un virus qui peut tuer: une représentation du virus de la grippe

Andreas Widmer préside l'organisation Swissnoso.

Andreas Widmer préside l'organisation Swissnoso.

Monsieur Widmer, chaque année, des patients meurent parce qu’ils ont attrapé la grippe à l’hôpital. Est-ce fréquent?
Il y a un vrai problème en Suisse. On peut estimer de façon réaliste qu’entre 100 et 300 personnes meurent chaque année en Suisse à cause d’une grippe nosocomiale. Mais les HUG de Genève sont les seuls à produire des chiffres sur le sujet.

Pourrait-on éviter certains décès si le personnel était moins hostile à la vaccination?
C’est évident. Mais, dans ces discussions, on refuse de voir les données scientifiques les plus basiques. Des sondages montrent par exemple qu’à l’Hôpital universitaire de Bâle un tiers du personnel croit encore que le vaccin contient de l’aluminium. Cette substance n’est plus utilisée depuis longtemps.

A Genève, les employés non vaccinés sont obligés de porter un masque durant la saison de la grippe...
Un tel modèle protège les patients, et il faudrait l’étendre à l’ensemble de la Suisse.

C’est bientôt la saison de la grippe. Dans beaucoup d’hôpitaux, le personnel pourra continuer à travailler avec des patients, sans vaccin ni masque. Même en néonatalogie ou en oncologie...
Pour des unités à haut risque, je suis en faveur d’une obligation de vacciner.

Texte
Dominik Balmer
Titus Plattner

Photos
Julien Gregorio, Fred Merz,
Keystone, RTS, DR

Réalisation
Titus Plattner