«La seule marque chez beaucoup de jeunes, c’est l’UDC»

Les jeunes sont de plus en plus nombreux à afficher ouvertement leur soutien à l’UDC. A leurs yeux, libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens n’existent même pas.

Au loin, de l’autre côté de la ville de Bulle, Arnaud Duplain montre Vuadens, où habite Christian Levrat. Mais le jeune homme n’a pas voté pour le président du Parti socialiste. C’est la liste UDC qu’il a choisie. En bloc. Enfin, à une exception près: il a biffé un nom de la liste numéro 5, pour y ajouter un candidat Jeune UDC qu’il connaît.

Comme de plus en plus de jeunes, Arnaud Duplain, 21 ans, a été séduit par le parti de Christoph Blocher et Oskar Freysinger. C’étaient les premières élections auxquelles le jeune homme a participé. «J’ai beaucoup de respect pour les étrangers travailleurs. Je suis maçon et j’en côtoie beaucoup. Par contre, je suis extrêmement favorable à l’expulsion des étrangers criminels.» Et puis il y a Bruxelles. «Ce n’est pas depuis là-bas, comme l’a dit une fois à la télé Monsieur Freysinger, qu’on va nous expliquer comment planter nos carottes.»

Sur Facebook, Arnaud Duplain «like» souvent des actions des militants UDC: «C’est pour les féliciter de leur bon travail. Si ça peut convaincre des gens…»

Arnaud Duplain, 21 ans
Ce jeune maçon nous a reçus chez lui dans son village de Marsens à Fribourg. Se préparant à partir à l’armée demain, il se déclare satisfait du résultat des votations. «Il y a moins de gêne pour les jeunes à admettre qu’ils votent UDC», constate-t-il. «Je ne veux pas que la Suisse change. J’aimerais pouvoir racheter la maison ou j’habite à mon père. Il l’avait lui-même achetée à mon grand-père qui l’avait construite il y a 60 ans.»

Un sondage réalisé à la sortie des urnes par GfS dimanche dernier a indiqué que 40% de personnes ayant voté pour la première fois ou n’ayant pas participé en 2011 avaient choisi l’UDC. C’est beaucoup plus qu’il y a quatre ans. Ce chiffre est à prendre avec prudence car le nombre de personnes interrogées était réduit, mais la progression de l’UDC chez les nouveaux électeurs ne fait aucun doute. D’ailleurs, d’autres sondages réalisés auprès d’échantillons importants montrent que chez les 18 à 34 ans, l’UDC est passée de 23% en 2011 à 27% en 2015.

«L’UDC, a su, plus que d’autres, jouer d’un discours qui tranche avec la langue de bois politicienne habituelle»

Oscar Mazzoleni, Université de Lausanne

«Si ces chiffres se confirment, la situation ressemblerait un peu à la poussée historique de l’UDC de 1999, à laquelle les jeunes avaient largement contribué», analyse Oscar Mazzoleni, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne. Pour lui, l’UDC a su, plus que les autres partis, jouer d’un discours qui tranche avec la langue de bois politicienne habituelle. «En plus, ajoute le politologue, le marketing au niveau national est passé d’un discours agressif au mode de l’autodérision. C’est fédérateur, alors que les contenus, eux, sont restés les mêmes.»

«Dans les campagnes et les agglomérations, l’UDC est devenue une marque chez les jeunes», renchérit Lukas Golder, politologue à l’Institut GfS. Quand on a des opinions de droite, poursuit-il, l’UDC est le parti. «C’est même la seule proposition politique que connaît vraiment la génération des digital natives.»

Fribourg à l’avant-poste
Le PDC et le PLR, a contrario, n’ont pratiquement plus aucune signification pour ces jeunes. Démocrates-chrétiens et libéraux-radicaux sont les victimes de l’individualisation. «Aujourd’hui, on ne mobilise plus avec des réunions de parti et des associations, explique Lukas Golder. L’UDC, elle, a fait plus de 800 000 vues avec son clip «Welcome to SVP». La télévision classique n’atteint de tels scores qu’avec des événements sportifs comme la descente du Lauberhorn. Avec cette mise en scène, l’UDC est perçue d’une tout autre manière et est parvenue à motiver des nouveaux électeurs à voter pour elle.» En masse.

Avec 4,5% de plus par rapport à 2011, Fribourg est le canton romand qui a connu la plus forte progression des démocrates du centre. Dans la Broye, au sud du canton, le score des UDC est par exemple passé de 23,7% en 2011 à 27,5% aujourd’hui. Dans la Veveyse, le compteur a atteint 31,6%. Cette progression s’est faite dans toutes les couches de la société.

A Vuadens, justement, dans le même quartier de villas que le président du Parti socialiste Christian Levrat, nous avons rendez-vous avec Chloé et Camille. Elles ont 20 ans toutes les deux. Chloé Sottas est étudiante de troisième année en podologie à Genève. «C’est délicat de dire ce qu’on pense, on passe tout de suite pour des racistes. L’UDC va dans ma direction. Il faut serrer la vis. Faire attention à ne pas perdre ce qu’on a. J’assume totalement mon vote», explique-t-elle.

Son amie Camille Weber, qui étudie la physiothérapie à Loèche-les-Bains, elle, s’est finalement abstenue aux élections fédérales: «C’est difficile de se prononcer pour des candidats qu’on ne connaît pas.» Mais lors de la votation du 9 février, elle n’a pas hésité une seconde avant de voter pour l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse»: «J’ai pensé à mon avenir. Je me suis vue en tant que mère.»

Camille Weber et Chloé Sottas, 20 ans
Chloé et Camille sont meilleures amies. Lorsqu’elles sortent le soir à Bulle, elles n’hésitent pas à débattre de leurs opinions politiques avec leurs amis. «Mon copain est socialiste. Donc on monte souvent les tours durant nos discussions», s’amuse Chloé. Camille, elle, explique: «J’ai grandi dans les valeurs UDC que sont la neutralité et le fait d’avoir un Etat libre. C’est une philosophie qui me correspond.»

Pour Arnaud Torche, 23 ans, c’étaient aussi ses premières élections fédérales. Il aurait pu voter il y a quatre ans, mais habitait à La Chaux-de-Fonds dans une famille d’accueil et essayait de percer en tant que gardien de l’équipe Elite A de hockey sur glace. «Je n’avais vraiment pas le temps de penser aux élections. Je n’étais pas bien informé.»

Cette fois, en revanche, Arnaud Torche a choisi minutieusement les candidats auxquels il a donné sa voix: quatre UDC, deux PDC et un PLR. «J’ai panaché les listes, mais j’ai une préférence claire. Les UDC essaient de garder les valeurs suisses, ils sont assez conservateurs ce qui me correspond bien.» C’est surtout sur la politique de l’immigration, qu’Arnaud Torche pense qu’il faut faire quelque chose: «Si les situations européenne et nord-africaine n’étaient pas ce qu’elles sont, j’aurais toujours voté à droite, mais peut-être un peu moins UDC.»

Après sept ans comme pâtissier confiseur, le jeune homme a entamé une reconversion et vient d’ouvrir un cabinet de massothérapeute à Domdidier. Une heure après cet entretien, Arnaud Torche tient à préciser par SMS: «Je vote UDC aussi et surtout parce qu’ils défendent les PME et l’agriculture suisse. Et la non-adhésion à l’Union européenne.»

Arnaud Torche, 23 ans
Cet ancien hockeyeur devenu massothérapeute est un garçon posé. Il se rend deux jours par semaine dans un cabinet à Domdidier et sinon reçoit sur consultation à la maison à Praratoud. Il est de plus en plus intéressé par la politique: «J’en parle souvent avec mes amis.» S’il adhère au discours de l’UDC il ne voterait jamais pour eux en bloc: «C’est bien que des opinions moins radicales soient aussi représentées.»

A l’Université de Fribourg, l’ambiance est un peu différente. L’un des seuls que nous ayons rencontrés qui accepte d’admettre ouvertement son soutien à l’UDC est Rémy Gendre, 23 ans, étudiant en géographie. Et pour cause: il était candidats sur la liste Jeunes UDC. Pour les autres étudiants, même si de plus en plus semblent avoir une préférence pour l’UDC, le fait de le dire publiquement semble tabou.

Toujours dans le canton de Fribourg, Oliver, 16 ans, binational, n’a absolument pas ces craintes: «Si je pouvais voter, je choisirais l’UDC à cause de l’Europe et la migration, lance-t-il. Il faut faire attention aux islamistes en Suisse. J’ai rien contre les étrangers, j’en suis un.»

Dans le reste de la Suisse romande, l’UDC n’a pas progressé autant qu’ailleurs. Mais il serait faux de croire qu’il n’y a pas de lame de fond UDC chez les jeunes. «Les UDC romands ont aussi profité de la campagne nationale, de la forte visibilité et des thèmes mis en avant par le parti comme l’immigration, estime le politologue Oscar Mazzoleni. Mais la progression est moins marquée en raison des problèmes que connaissent plusieurs sections romandes.» Il y a notamment eu les conflits à l’intérieur du parti dans le canton de Vaud, les problèmes de santé d’Yvan Perrin à Neuchâtel. Dans quatre ans, cette situation aura changé et il y aura peut-être un effet de rattrapage.

Sur le terrain, le candidat Jeune PLR à Fribourg Savio Michelod a en tous les cas eu l’impression de ne pas se battre avec les mêmes armes. «La campagne fédérale de l’UDC a un impact énorme et ses candidats avaient bien plus de moyens. Il y avait des affiches UDC partout.» Puis, au contact avec les électeurs, c’est la douche froide: «Beaucoup de jeunes m’ont dit qu’ils allaient voter UDC. Il y a une banalisation du discours dur à l’égard des étrangers.»

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«Ils veulent juste conserver ce qu’ils ont»

Lukas Golder, politologue à l’Institut GfS, décortique les motivations des jeunes qui ont voté UDC.

Lukas Golder est politologue à l’Institut GfS

Lukas Golder est politologue à l’Institut GfS

Dimanche dernier, l’UDC a marqué beaucoup de points chez les jeunes. Quelle est sa recette?
L’attitude des jeunes n’a pas réellement changé. Il y a quatre ans, le mélange de l’UDC, entre valeurs conservatrices et Swissness, avait déjà assez bien fonctionné. Mais deux facteurs s’y sont ajoutés.

Lesquels?
D’une part, les événements actuels avec l’afflux de migrants en Europe, provoque des craintes chez les jeunes. Et la campagne de l’UDC sur les réseaux sociaux, d’autre part. Son clip, avec Christoph Blocher qui fait un plat dans sa piscine et Ueli Maurer qui promène des minis Gripen avec son vélo est probablement la vidéo qui a suscité le plus de réactions. Les médias y ont donné un large écho.

Le thème de la migration attire des voix, pourtant les sondages montrent que les jeunes ne craignent pas vraiment le chômage. Pourquoi cette peur des étrangers?
Il y a chez les jeunes une crainte presque innée, qui tient au fait que beaucoup ont été très protégés durant leur enfance. Ce sont des enfants désirés, qui ont grandi dans des familles peu nombreuses. Et ils ne se sentent pas seulement les bienvenus dans leur famille, mais aussi dans le monde du travail. Pour la plupart d’entre eux, les portes leur sont grandes ouvertes. Contrairement aux générations précédentes, ils ne se révoltent ni contre leurs parents, ni contre l’Etat. Ils veulent juste conserver ce qu’ils ont.

C’est pour ça que la nation a autant d’importance?
Oui. Ils attachent beaucoup d’importance à l’identité suisse, et au fait que chacun reste chez soi, car tout autour, ils entendent sans cesse parler de crises. Les plus âgés d’entre eux se souviennent de la crise financière de la fin des années 2000. Plus récemment, ils ont entendu parler de la crise grecque, la crise de l’euro ou de la crise de l’asile en Allemagne. Ces événements ont aussi été répercutés de façon très forte par les médias et à chaque fois, le message était le même: bientôt, la Suisse va aussi sombrer dans le gouffre.

Mais la Suisse a toujours été épargnée.
Après un ou deux ans, les messages sont à chaque fois devenus plus rassurants et la jeunesse a remarqué qu’en Suisse, ils étaient visiblement mieux placés. Ils ont même vu le secret bancaire s’effondrer, mais en même temps, les banques suisses allaient quand même bien.

Cette stabilité de notre pays renforce donc les partisans des valeurs conservatrices?
Exactement. Les jeunes sont plus détendus face à la situation économique que dans les années 90 par exemple. Ce sentiment de sécurité a renforcé le lien avec la Suisse. Cette idée qu’il faut préserver cette île au milieu de l’Europe.

Texte
Titus Plattner
Antoine Harari

Cartes interactives
Alexandre Haederli

Photos
Stefan Bohrer, DR