«Le coran, si t'oses venir en face j’vais t’faire avaler tes dents»

Un mineur vaudois a voulu se rendre en Syrie pour rejoindre le djihad. Il a été arrêté par la police fin juillet.

Son souhait pour 2014? «Me rapprocher d’Allah», répond sur Internet le garçon qui a alors 15 ans. Jassim, appelons-le ainsi pour protéger son identité, habite un paisible village au pied du Jura vaudois. En manque de repères, bagarreur et un peu voyou, c’est un jeune délinquant presque ordinaire.

Eté 2016. Deux ans et demi plus tard, la situation du jeune homme a bien changé. Il a été contraint de passer son dix-huitième anniversaire en prison. Il est suspecté d’appartenir à la première cellule terroriste de Suisse romande démantelée.

Le jeune homme a été arrêté le 28 juillet dans le canton de Vaud après un voyage en Turquie et, peut-être, en Syrie. A cette date, les polices suisses sont sur les dents: deux semaines plus tôt, l’attentat de Nice a fait 86 morts, dont dix enfants, quelques jours après, un jeune de 17 ans a blessé plusieurs personnes lors d’une attaque à la hache dans un train en Bavière et, le 26 juillet, deux islamistes ont égorgé un prêtre en Normandie. Le plus jeune avait 19 ans.

Lorsque les enquêteurs suisses décident d’arrêter Jassim*, ils craignent que le jeune homme ne tente une attaque similaire, le 1er août.

Rien n’a semble-t-il permis d’étayer l’existence d’un plan concret pour la fête nationale. Reste que les éléments à charge contre Jassim sont suffisamment graves pour que la justice décide de le garder en détention préventive pendant trois mois, une mesure très rare pour un mineur. Le 28 octobre, il a été libéré en attendant son jugement. Quel est le parcours de cet apprenti djihadiste?

PlayStation et musculation

Nous avons retrouvé le profil de Jassim sur un réseau social à la mode chez les adolescents. Le principe? N’importe quel internaute peut poser des questions, même les plus intimes. Le jeune homme s’est pris au jeu pendant près d’une année. Ses réponses oscillent entre philosophie à l’eau de rose et langage de racaille. «Le coran si tause venir en face jvais tfaire avaler tes dents pedal» (sic), rétorque-t-il par exemple à un jeune qui vient de déclarer de façon très crue son intérêt pour une copine.

Comme beaucoup d’ados, Jassim passe son temps entre la PlayStation, les sorties avec les potes et les heures à bavarder sur son iPhone. Il écoute le rap anti-flic de Mister You, aime s’habiller chez Official, Foot Locker et Metro, et fait de la musculation dans un fitness low-cost, au centre-ville de Lausanne.

Sa situation familiale est compliquée. Un père biologique décédé, un premier beau-père qu’il a peu connu et qui a fini en prison. Puis un second beau-père. Ce dernier est Vaudois, fonctionnaire. Sa mère, d’origine maghrébine, fait preuve d’une forte personnalité. Sur le Net, Jassim dit qu’il l’aime, mais ne lui fait pas toujours confiance. La maison de cette famille recomposée est perdue en bordure du village, coincée sur un petit terrain en pente, entre deux routes.

La bande des quatre fantastiques

La scolarité du garçon est chaotique, marquée par de nombreux changements d’établissements. «Les horaires et la discipline, ce n’était pas son fort», glisse l’un de ses anciens enseignants, qui préfère garder l’anonymat. Mais c’est surtout en dehors de l’école que Jassim se fait remarquer. A seize ans, il traîne avec trois autres jeunes du village. Incivilités, déprédations, agressions: la «bande des quatre fantastiques», comme elle est ironiquement surnommée, occupe même plusieurs séances du Conseil communal du village, d’ordinaire si tranquille. Dans la presse locale, certains habitants se disent apeurés.

«J’ai peur de rien! Rien ni personne ne me fais peur!! Apars Allah bien sur»

Jassim sur un réseau social

Sur Internet, Jassim fait le fier et raconte qu’il ne se souvient «pas combien de fois» il s’est déjà fait arrêter par la police. Mais déjà, la religion prend de plus en plus d’importance. Le garçon revendique ses racines musulmanes. Ses propos n’ont rien d’extrémiste, mais montrent un attachement très fort à l’islam. Un internaute lui demande une recommandation de lecture: «Le Coran». Un autre veut savoir quelles seraient ses vacances de rêve: «Faire le pèlerinage a la Mecque». Quelques échanges plus loin, à la question «Ta peur de kelkun?» il s’emporte: «J’ai peur de rien! Rien ni personne ne me fais peur!! Apars Allah bien sur».

Au fil des messages sur le réseau social, Jassim se livre. Ton plus beau cadeau? «Retrouver mon père». Plus loin, il explique que ce dernier est mort. Le jeune homme raconte aussi avoir habité à Paris. «Dans la Tour B, à Belleville.» C’est un quartier cosmopolite où se côtoient bobos, épiceries halal et librairies islamiques. C’est aussi là que se trouve la mosquée Omar, de laquelle un prêcheur intégriste a été expulsé en 2012. Le lieu de prière avait aussi été au cœur d’une filière de djihadistes partis au Pakistan et en Afghanistan.

Sur le Net, Jassim évoque avec nostalgie ses potes du quartier de Belleville et surtout une adresse, dont «il se souviendra toute sa vie», sans préciser pourquoi. Elle est située à quelques dizaines de mètres de la mosquée. «On a déménagé́, ma mère avait peur que je finisse mal â cause des problème qui y’avait en banlieue», écrit-il.

L’adolescent en impose physiquement: il mesure 1 mètre 80 environ, est baraqué et pratique le kickboxing. En 2014, son look change. Il passe du training trop large au pantalon militaire, avec des poches sur les côtés. Il se fait aussi pousser la barbe, un petit duvet à vrai dire, témoigne une connaissance. «C’était une caricature des images de djihadistes que l’on voit à la télévision.» Plusieurs des personnes auxquelles nous avons parlé décrivent Jassim comme influençable. «Ce n’était clairement pas un meneur», estime l’une d’elles.

Dans le même temps, Jassim et sa bande sont accusés de délits de plus en plus graves: trafic de stupéfiants, rodéo routier sans permis de conduire, agression d’un agent des CFF et brigandage au couteau. La «bande des quatre», au sein de laquelle Jassim est le seul musulman, sévira encore de longs mois avant de se séparer.

Jassim fréquentait la grande mosquée de Genève

En 2015, Jassim se fait discret dans le village. «On ne le voyait presque plus, explique une habitante. On entendait dire qu’il était à Genève.» Là-bas, il fréquente assidûment la mosquée du Petit-Saconnex, confirment plusieurs sources.

Il a aussi été en contact avec deux Genevois radicalisés qui se sont rendus en Turquie, probablement pour la Syrie. Le premier, un Suisse de 21 ans est parti de décembre 2015 à juin 2016. Le second, d’origine tunisienne et né à Genève, est quant à lui parti d’octobre 2015 jusqu’au 9 août 2016, soit quelques jours après l’arrestation de Jassim. Ces deux jeunes ont été arrêtés à leur retour à l’aéroport de Zurich et sont toujours en détention. Ce trio constituerait la première cellule djihadiste démantelée en Suisse romande. D’autres personnes autour d’elles, notamment à l’étranger, feraient l’objet d’une enquête dirigée au niveau fédéral. Comme Jassim, ces deux jeunes fréquentaient aussi la grande mosquée de Genève.

Dans une prise de position écrite, la Fondation Culturelle Islamique de Genève, qui gère la plus grande mosquée de Suisse, explique que ses locaux connaissent plus de 300 000 passages par an et que la fondation ne demande pas l’identité des «prieurs ou des personnes qui y viennent». Elle ne répond pas à la question de savoir si Jassim et d’autres jeunes radicalisés étaient connus ou non des responsables.

Dans une interview publiée par la Tribune de Genève vendredi, l’imam Ziane Mehadjri, lui, dresse un tout autre tableau: «Je porte une responsabilité devant les autorités et devant Dieu, car j’étais au courant de la radicalisation de ce groupe». L’imam d’origine algérienne a été licencié fin septembre. La direction de la mosquée dément toute radicalisation dans ses murs et accuse l’ancien imam d’être un menteur.

La mosquée du Petit-Saconnex à Genève.

La mosquée du Petit-Saconnex à Genève.

En juillet 2016, après avoir fréquenté la mosquée de Genève, Jassim part aussi en Turquie. A ses côtés, Samira*, une Française majeure, mais âgée de quelques mois de plus que lui seulement. En France, la jeune femme ferait l’objet d’une fiche «S», pour «sûreté de l’Etat», en lien avec une possible radicalisation.

Peu avant son aller-retour en Turquie, le jeune couple se serait marié religieusement à la mosquée de Genève, indiquent deux sources. Mais pas dans le cadre d’une cérémonie officielle, car il n’y en a aucune trace dans les registres de la mosquée. Une troisième source situe plutôt ce mariage dans la région parisienne.

«Escapade en amoureux»

Aujourd’hui, des proches du couple évoquent le scénario de banales «vacances en amoureux». Mais pour les autorités suisses, Jassim aurait bel et bien été en contact avec des membres de l’organisation Etat islamique et aurait tenté d’entrer en Syrie. Une escapade d’autant plus risquée qu’à l’été 2016 la coalition internationale conduite par les Etats-Unis intensifie ses frappes contre les djihadistes en Syrie.

La police française, qui a alerté les autorités suisses après avoir identifié le numéro de téléphone de Jassim dans une enquête, s’intéresse aussi à ce voyage. Samira serait aujourd’hui sous le coup d’un mandat d’arrêt dans son pays, selon nos informations. Les autorités françaises souhaiteraient l’entendre à propos de son voyage en Turquie.

La jeune femme n’a pas répondu à nos questions. Fin septembre, elle a déposé ses papiers dans le village vaudois où habite Jassim. A notre connaissance, elle ne fait pas l’objet d’une enquête en Suisse.

La famille de Jassim n’est pas mise en cause dans cette affaire. Malgré nos sollicitations, ni la mère, ni le beau-père n’ont souhaité ouvrir leur porte ou répondre à nos questions.

Une année de prison au maximum

Jassim a-t-il vraiment passé la frontière? Qu’y a-t-il fait exactement? Pourquoi a-t-il ensuite décidé de rentrer en Suisse? L’enquête en cours doit le déterminer. Le jeune homme ne souhaite pas s’exprimer. Son avocat souligne qu’il bénéficie de la présomption d’innocence.

Sa situation est inédite. Pour la première fois en Suisse romande, un jeune homme est soupçonné d’être parti faire le djihad alors qu’il était encore mineur. Son dossier n’est pas géré par la task force spécialisée du Ministère public de la Confédération, mais par la justice des mineurs du canton de Vaud, peu habituée à ce type de profil.

«Il est prévenu de participation à une organisation criminelle et d’infraction à la loi fédérale interdisant les groupes Al-Qaida et Etat islamique et les organisations apparentées», confirme la juge des mineurs Bluette Chevalley, en charge du dossier. Jassim est passible d’une peine privative de liberté d’un an au maximum.

Quant à sa récente sortie de détention provisoire, elle est accompagnée d’une série de mesures: «suivi socio-éducatif, suivi psychologique et obligation d’avoir une activité». Les forces de l’ordre aussi gardent un œil sur Jassim: le jeune homme doit se présenter deux fois par semaine au poste de police.•

*prénoms d’emprunt

Genève va ouvrir sa hotline anti-radicalisation d’ici au mois de janvier

Pierre Maudet, conseiller d’Etat en charge de la Sécurité

La hotline genevoise anti-radicalisation ouvrira finalement d’ici au début de l’année. Annoncée pour l’été déjà, «la mise en place s’est révélée plus complexe qu’attendue», concède Pierre Maudet, le conseiller d’Etat en charge de la Sécurité. Il fallait régler des questions comme le moment à partir duquel la police doit être impliquée, explique-t-il. Mais cette fois, assure Pierre Maudet, la ligne téléphonique «devrait être opérationnelle d’ici à décembre ou janvier».

L’idée n’est pas de répondre directement à des jeunes tentés par l’islam radical ou sur le point de partir pour le djihad, mais plutôt de conseiller les proches de ces jeunes. Ils peuvent être parents, enseignants, professionnels de la santé, etc. «Il s’agit davantage d’une helpline que d’une hotline», note le conseiller d’Etat.

Selon nos informations, un premier tri des appels serait effectué en partenariat avec la Main tendue, qui gère le 143. Ces appels seraient passés à une équipe de spécialistes dans les divers types de radicalisation (islamisme radical, extrême droite, hooliganisme, etc.). Celle-ci serait à son tour en contact avec différents services de l’Etat, comme les écoles, les services sociaux, les services psychiatriques et de la police. Lors de tables rondes régulières, ces acteurs échangeraient leurs informations sur des cas individuels. Cette «approche intégrale», qui prend ses distances avec une application stricte du principe de protection des données, est soutenue par l’Union des villes suisses.

La réponse devrait être aussi rapide que possible. En écrivant sa détresse à Gardezlelien.ch, la page Web anti-radicalisation déjà mise en place par l’Etat de Genève, le père de A., 21 ans, n’avait reçu qu’une réponse automatique signalant que les spécialistes étaient en vacances. Il voulait savoir comment aider au mieux son fils, revenu de Syrie. La ligne téléphonique devrait améliorer les choses.

En Suisse alémanique, la Ville de Berne a été la première à mettre en place ce type de helpline. Mais Genève sera le premier canton en Suisse romande à se doter d’une telle structure. Dans le canton de Vaud, on en est encore au stade des réflexions préliminaires, et une motion pour la création d’une permanence téléphonique a été présentée en début de semaine par des députés. Fribourg, le Valais, Neuchâtel et Jura n’ont rien. «Si nous recevons un téléphone d’un autre canton, il est évident que nos services ne vont pas raccrocher au nez», promet néanmoins Pierre Maudet.•

Textes
Alexandre Haederli
Titus Plattner

Illustrations
Melk Thalmann

Photos
Keystone