«Le chagrin nous assaille»

Comment la ville de Paris s’est-elle réveillée au lendemain des attentats? Reportage dans les deux arrondissements meurtris et retour sur les événements.

Samedi matin, devant la mairie du onzième arrondissement de Paris, distante de quelques centaines de mètres à peine du Bataclan. Un homme, soudain, fond en larmes. Depuis deux heures, il patiente devant l’édifice, où une cellule d’assistance psychologie vient en aide aux rescapés traumatisés. Il n’a aucune nouvelle de son épouse, qui, la veille, assistait au concert de rock où les terroristes ont frappé. Il gémit, anéanti par l’angoisse et le chagrin. «Personne ne peut rien me dire; je ne sais même pas dans quel hôpital aller me renseigner! Que quelqu’un m’aide, par pitié!» Autour de lui, les visages sont consternés.

Devant la mairie, sur un petit bureau d’écolier, un livre de condoléances a été posé. Les riverains affluent pour y inscrire quelques mots de soutien. La veille au soir, déjà, tout le quartier a été traversé par des mouvements spontanés de solidarité. Des rescapés ne pouvant rentrer chez eux ont été hébergés par des voisins de la salle de concert, mobilisés avec une vitesse fulgurante via les réseaux sociaux. Jusque tard dans la nuit, les bars jouxtant le Bataclan ont ravitaillé gratuitement en boissons chaudes les secouristes, les militaires et les policiers. Ce matin, l’élan d’empathie ne s’est pas éteint. Pour preuve, devant un dispensaire médical situé non loin de la mairie, des gens font la queue, dans le froid: ils sont venus donner leur sang.

Un journaliste du Monde a filmé la fuite de certains spectateurs du Bataclan

Dans ce onzième arrondissement déjà martyrisé par la tuerie du 7 janvier, à Charlie Hebdo – distant d’une dizaine de mètres seulement du Bataclan –, le choc est immense. Dès le petit matin, des gerbes de fleurs ont été déposées. Les Parisiens dans leur ensemble n’ont pas suivi la consigne de sécurité de rester cloîtrés chez eux, mais les rues sont moins fréquentées et le trafic moins dense qu’à l’habitude. Les barrages policiers, il est vrai, innombrables et tendus, dissuadent à la promenade comme à la circulation automobile. Et, plus de douze heures après la tragédie, les cinq lignes de métro, huit lignes de bus et onze stations de la RATP desservant le quartier sont toujours fermées, ce qui rend les déplacements peu aisés.

Une vie comme suspendue

Dans cette partie de Paris comme ailleurs dans la capitale, la vie normale paraît suspendue. Ecoles, centres sportifs, bibliothèques, musées, marchés: tout a été fermé, sur ordre des autorités. A proximité de la salle de spectacle, les rideaux métalliques des commerces sont baissés. Dans les rues, il n’est pas rare de croiser des gens, appuyés contre un mur, une vitrine ou un feu de signalisation, qui ne peuvent retenir leurs larmes.

Non loin du Bataclan, un vif échange oppose des voisins affligés à des curieux venus faire des selfies. «Charognards!» entend-on. L’attroupement est vite dispersé par les policiers. Le moindre passant qui stationne un peu trop longtemps est d’ailleurs prié de déguerpir. A cet endroit déjà, dans la nuit, quand la tension était à son comble, des militaires ont mis en joue des automobilistes qui tardaient à faire demi-tour aux barrages, et plaqué au sol des journalistes qui s’approchaient un peu trop près.

Pendant toute la journée, dans ce quartier de Paris, va résonner le son sinistre des sirènes des véhicules de police ou de secours. Avant une deuxième nuit consécutive éclairée à la lumière blafarde des gyrophares. Exactement comme il y a dix mois. Et alors que la population commençait à peine à panser, si difficilement, les plaies du traumatisme de janvier.•

Le témoignage d'une jeune femme recueilli par BFMTV

Il faudra certainement des mois pour comprendre comment peut se produire un drame d’une telle ampleur et quels sont ses effets. Les premières pistes d’explication sont tombées hier. Decryptage.

Qui sont les terroristes?
Le nombre de terroristes n’était hier soir pas clairement connu. Le procureur de Paris François Molins a évoqué trois équipes qui ont mené des actions coordonnées et de sept terroristes décédés, tous munis de ceintures explosives. Le communiqué du groupe terroriste Etat islamique (Daech), revendiquant les attentats, fait lui état de «huit frères portant des ceintures d’explosifs et des fusils d’assaut».L’un des trois terroristes morts au Bataclan a été identifié, grâce à un doigt sectionné, comme un Français âgé de 30 ans et originaire de Courcouronnes, dans l’Essonne. Il était connu des services de renseignement pour radicalisation depuis 2010. Il a également subi huit condamnations pour des infractions de droit commun, sans être jamais incarcéré. Par ailleurs, un passeport a été retrouvé à proximité d’un des kamikazes du Stade de France. Il est au nom d’un Syrien, né en 1990, inconnu des services de renseignement. Il s’agit d’un migrant enregistré lors de son arrivée sur l’île de Leros le 3 octobre, a indiqué hier le ministre grec de la Protection publique Nikos Toskas. Les enquêteurs français n’ont toutefois pas formellement déterminé si ce passeport était bien celui de l’assaillant.A signaler encore que les trois terroristes morts au Bataclan y sont arrivés à bord d’une VW Polo noire immatriculée en Belgique. Celle-ci a été louée par un citoyen français résidant dans la banlieue de Bruxelles. Cet homme a été contrôlé hier matin à la frontière belge à bord d’un autre véhicule. Lui et les deux autres occupants de la voiture, résidant également dans la région bruxelloise, ont été interpellés par la police belge. Celle-ci a ouvert plusieurs enquêtes. Des perquisitions étaient en cours, hier dans la soirée, dans le quartier bruxellois de Molenbeek, en lien avec ce volet de l’enquête.

Qui sont les victimes?
Au moins 129 personnes, dont beaucoup de jeunes, sont décédées dans les attentats perpétrés à Paris vendredi soir. L’attaque la plus sanglante s’est déroulée au Bataclan, où se tenait un concert de rock. Un bilan provisoire y fait état d’au moins 82 morts. Il faut y ajouter 352 blessés, dont 99 pour qui le pronostic vital est engagé, a indiqué hier soir le procureur de Paris François Molins. Ces attaques sont les plus meurtrières en Europe depuis les attentats islamistes de Madrid en 2004, qui avaient fait 191 morts et près de 2000 blessés.Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) ne disposait pas, hier soir, d’informations faisant état de ressortissants suisses qui auraient perdu la vie dans ces attentats. «Selon les autorités françaises, avec qui l’ambassade de Suisse à Paris est en étroits contacts, une ressortissante suisse a été blessée lors de ces attaques. Sa vie n’est pas en danger», précise Pierre-Alain Eltschinger, porte-parole du DFAE.

Comment ont-il agi?
Le procureur de Paris, François Molins, a révélé hier l’existence de deux voitures: une Seat noire aperçue devant les bistrots où des fusillades ont eu lieu. «Les terroristes ont utilisé des fusils d’assaut de plusieurs marques, de types Kalachnikov», a-t-il résumé. Sur chaque lieu, une centaine de «douilles différentes» ont été retrouvées, toutes du calibre 7,62 mm. La deuxième voiture, une Polo noire, elle, a été retrouvée vers le Bataclan. Là encore, des assaillants ont utilisé les mêmes fusils avec le même calibre. Selon le procureur, les sept kamikazes étaient porteurs de ceintures d’explosifs, toutes faites selon la même fabrication: «Du TATP, un explosif primaire très volatil, des piles, toutes de la même marque, et un détonateur sous forme de bouton-poussoir.» Les ceintures explosives des kamikazes du Stade de France comportaient, en plus, des boulons pour «contribuer à aggraver encore le mécanisme et le souffle de l’explosion».Cet explosif est puissant mais très instable. Pour le fabriquer, il faut bien maîtriser la recette, mais ses composants peuvent être trouvés dans le commerce: de l’acide sulfurique, présent dans les produits pour déboucher les canalisations, de l’eau oxygénée (peroxyde d’hydrogène), de l’acétone. Le TATP apparaît depuis des années dans de nombreuses enquêtes antiterroristes: il avait été notamment utilisé lors des attentats de 2005 à Londres.

Qu'est-ce qui est fermé à Paris?
Paris, Ville Lumière, a éteint peu à peu hier les feux de ses principaux théâtres, de l’Opéra, de ses cinémas, et fermé les portes de ses musées, dont le Louvre. Le groupe de rock irlandais U2 a notamment annulé les deux derniers concerts qu’il devait donner à Bercy, hier et aujourd’hui. Les établissements culturels publics resteront fermés aujourd’hui en Ile-de-France. Certains grands magasins, dont le Printemps, situé boulevard Haussmann, ont également fermé leurs portes. La préfecture de police de Paris a en outre étendu l’interdiction de manifester sur la voie publique à l’ensemble de l’Ile-de-France jusqu’à demain.Les écoles et universités de la région parisienne, fermées hier, rouvriront, elles, demain matin, ont annoncé le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve et l’Académie de Paris.Quant à la Conférence sur le climat de Paris, elle «se tiendra» malgré les attentats djihadistes qui ont frappé vendredi soir la capitale française, selon le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius.

Quelles conséquences pour les frontières suisses?
La sécurité à la frontière franco-suisse a été renforcée hier, des deux côtés. Avec pour conséquence des embouteillages, parfois importants. La situation devrait se prolonger au moins tant que l’état d’alerte sera maintenu en France. Dans les aéroports, les passagers devront compter sur des contrôles plus longs, mais tous les vols sont maintenus. Le syndicat français des Contrôleurs du Trafic Aérien (SNCTA) a annoncé qu’il suspendait sa grève prévue mardi. Aucun retard, ni suppression ne sont prévus sur les lignes de TGV. La SNCF signale une augmentation des contrôles des pièces d’identité dans les trains. Les CFF mentionnent plusieurs réservations annulées vers Paris mais aucune perturbation. Dans les grandes gares, la présence policière sera renforcée, «pour montrer qu’on est là et qu’on s’occupe de la sécurité», a justifié Stefan Blättler, commandant de la police bernoise.

Qu'est-ce qui se passe sur les réseaux sociaux?
Sur Twitter, le hashtag #PorteOuverte a permis à des internautes de partager leur volonté d’accueillir chez eux des personnes en danger ou coincées dans les rues. Selon l’AFP, il a été utilisé 480 000 fois pendant la nuit. Seul #fusillade (700 000) a fait mieux. Facebook a activé son bouton de sécurité. Un «vu» sur lequel les gens à Paris ont pu appuyer pour que tous leurs contacts les sachent en sécurité. Le groupe Eagles of Death Metal, jouant au Bataclan, a utilisé Facebook pour donner des nouvelles en plein assaut: «Nous essayons toujours de connaître la situation des membres du groupe. Nos pensées vont à toutes les personnes impliquées dans cette tragique situation». Un post partagé presque 42 000 fois, aimé plus de 260 000 fois et recevant 20 000 commentaires. Après les attentats, les internautes ont montré leur soutien aux victimes à travers deux hashtags: #PrayForParis et #BougiePourParis, ce dernier étant systématiquement accompagné d’une photographie de bougie.•

«Oui, il faut arrêter l’intervention en Syrie»

Mathieu Guidère, spécialiste du monde arabe et professeur d’islamologie à l’Université de Toulouse

Spécialiste du monde arabe et professeur d’islamologie à l’Université de Toulouse, Mathieu Guidère analyse la situation en France, sa politique étrangère et les revendications des terroristes.

Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans ces attentats?
Vendredi, Paris est devenue comme Bagdad, Beyrouth ou Damas. Autant d’attentats suicides simultanés, c’est du jamais vu dans une capitale occidentale. C’est choquant, inédit, inimaginable. D’autant plus pour quelqu’un comme moi qui travaille dans les pays où il y a la guerre. J’ai toujours eu l’impression que tout ça était loin et, tout à coup, ça me touche chez moi, là où j’habite, à Paris.

Bagdad, Damas, est-ce la guerre en France?
Une partie de la population n’a pas pris les armes contre une autre. Mais ce sont des actes de guerre transposés en France. Et c’est très inquiétant.

Selon la revendication de l’Etat islamique, les lieux choisis symbolisent le mode de vie à l’occidentale. C’est ça qui est visé?
La revendication de l’Etat islamique est très claire sur la raison des attentats. C’est la loi du Talion, œil pour œil, dent pour dent. Les terroristes disent: «Comme Hollande et la France bombardent en Syrie de façon aveugle, nous allons tuer en France de façon aveugle.»

Ces lieux de divertissement ont donc été choisis parce qu’ils regroupaient beaucoup de monde?
Des lieux à Paris pourraient davantage représenter le mode de vie à l’occidentale. La symbolique est très claire. Le Stade de France a été choisi parce qu’il y avait Hollande et une rencontre France-Allemagne, deux pays qui interviennent en Syrie. Les autres endroits sont à côté de la Place de République, de là où est partie la manifestation de soutien à Charlie.

La politique étrangère de la France est-elle «islamophobe»?
La question n’est pas l’islamophobie. Aujourd’hui, l’intervention en Syrie est la principale raison invoquée par tout le monde. Si la France n’intervenait pas, elle ne serait pas menacée. C’est aussi simple. Et c’est bien avec cet argument que les gens sont recrutés et passent à l’action.

Faut-il donc arrêter l’intervention en Syrie?
Oui. La France ne pourra malheureusement pas changer le cours de la guerre en Syrie. Même la Russie n’y arrive pas alors qu’elle multiple les bombardements. Il faut revenir à la politique de 2003, lorsque la France disait qu’elle ne voulait pas intervenir militairement en Irak. Même si je ne dis pas qu’il faut soutenir le régime de Bachar el-Assad.

La France changera-t-elle sa politique extérieure?
Non. Quand les politiciens foncent dans le mur, ils changent rarement de direction. Il faudrait quelqu’un comme Obama, avec une véritable vision, qui dise stop. Le président américain a retiré les troupes d’Irak et, désormais, le pays le plus menacé du monde, c’est la France.

Certains pointent déjà du doigt un terreau favorable dans les banlieues… Qu’en pensez-vous?
L’explication sociologique ou psychologique n’a rien à voir avec ces attentats. Il y a beaucoup de gens pauvres ou déprimés dans le monde. Ils ne passent pas à l’action pour autant. Il faut distinguer les raisons profondes, celles d’êtres pauvres, misérables ou discriminés et les éléments déclencheurs du passage à l’acte. Et là, il s’agit clairement de la politique étrangère de la France.

Ces prochains jours, il y aura une dérive sécuritaire, cela sert-il à quelque chose?
La France est allée très loin déjà. La loi sur le renseignement est très intrusive. Le problème n’est pas dans les moyens, il est dans la mentalité et la culture française. Il faut empoigner le dossier de la sécurité et tourner les moyens vers la sécurité intérieure plutôt qu’extérieure. Il faut aussi que la population soit plus attentive et signale les dérapages.

Des attentats à quinze jours de la Conférence internationale sur le climat, comment est-ce possible?
C’est un raté majeur des services secrets. Comme en janvier. Les renseignements français sont submergés. Ils traitent des milliers d’individus, en partance vers la Syrie, de retour en France. Ils surveillent aussi des milliers d’individus parmi les réfugiés, mais ils ne peuvent pas tout traiter. Et là au milieu, un commando bien organisé a su passer sous les radars.

Faut-il s’habituer à vivre avec ces attentats?
Tous ceux qui vivent dans des pays qui interviennent militairement dans les pays musulmans doivent s’attendre à des attentats.•

Textes
Christian Michel, Camille Krafft,
Philippe Castella, Lena Würgler
et Fabian Muhieddine

Infographie
Stéphanie Linder,
Oliver Zihlmann, Titus Plattner

Images et vidéos
Keystone, Getty, Reuters,
Dukas, Pascal Frautschi,
Le Monde, BFMTV

Réalisation
Alexandre Haederli