Les seniors causent toujours plus d'accidents

Le nombre d’accidents graves provoqués par des conducteurs de plus de 70 ans a augmenté de plus de 10% en quatre ans. Ceux causés par les jeunes ont massivement baissé.

Sur une petite route de Saint-Légier dans le canton de Vaud, un conducteur serre à droite au moment de croiser le monospace qui arrive en sens inverse. Soudain, le choc. Une femme de 50 ans qui marchait sur le bord de la route est heurtée de plein fouet. Sa tête heurte le pare-brise. La mère de famille décédera sur le coup. C’était le 29 mai 2012. Le conducteur fautif avait 97 ans au moment des faits.

Bien qu’il fût borgne de l’œil droit, son médecin l’avait autorisé à conduire. Lors de son procès, qui s’est tenu l’année dernière, le conducteur se dira en pleine possession de ses moyens, avant d’admettre qu’à aucun moment il n’a vu cette femme sur la route. «C’est le choc qui m’a fait prendre conscience qu’il y avait quelqu’un ou quelque chose.» Lorsqu’il fait beau comme ce jour-là, la visibilité s’étend sur plusieurs dizaines de mètres, soulignèrent les enquêteurs. Mais aucune trace de freinage, ni de tentative d’évitement.

Ce cas dramatique est extrême, mais pas isolé. Les accidents de la route provoqués par les plus de 70 ans sont en forte hausse en Suisse. C’est ce qui ressort de notre analyse de quelque 210 000 accidents enregistrés par les polices suisses ces quatre dernières années. En 2014, les seniors ont été responsables de plus de 4500 sinistres. Une hausse de 12% par rapport à 2011. Une partie de cette évolution peut être imputée à l’augmentation du nombre de conducteurs seniors, mais cela n’explique pas tout. D’autant que les autres classes d’âge voient leurs accidents baisser. Ainsi, durant la
même période, ceux provoqués par les conducteurs de moins de 25 ans ont diminué de 16%, passant de 10 500 à 8800. Pire: si l’on prend uniquement en compte les accidents mortels ou avec blessés graves, la hausse est de 13% chez les seniors et la baisse de 23% chez les jeunes.


Les accidents provoqués par les moins de 25 ans sont plus nombreux, mais en baisse (-16%). Ceux des plus de 70 ans ont augmenté de 12%.



Danger aussi pour les autres
Plus fragiles, les seniors sont souvent eux-mêmes blessés dans les accidents qu’ils provoquent. En avril 2014, à Neuchâtel, une conductrice de 72 ans est décédée après s’être encastrée dans un pilier situé en bas de la rampe d’accès à un parking. Selon la police, elle a vraisemblablement confondu la pédale de frein avec l’accélérateur – une confusion fréquente. Mais les seniors sont surtout toujours plus dangereux pour les autres automobilistes, motards ou piétons. Le nombre de personnes tuées ou blessées gravement dans des accidents provoqués par un senior qui s’en est sorti indemne est passé de 245 à 294 entre 2011 et 2014.

Alors que des mesures musclées ciblant les jeunes conducteurs et les chauffards se sont multipliées ces dernières années, presque rien n’est fait du côté des seniors. Les rares mesures prévues dans le cadre du programme fédéral Via sicura sont même en train d’être affaiblies.

«Actuellement, seul un contrôle médical est obligatoire dès 70 ans, souligne Uwe Ewert, spécialiste de la question au Bureau de prévention des accidents (BPA). Cette vérification de l’aptitude à conduire doit être renouvelée tous les deux ans. » Problème: certains médecins de famille délivrent des certificats de complaisance, de peur de briser le rapport de confiance avec leurs patients.

«On estime que chaque année 16 000 détenteurs de permis de conduire sont frappés de démence»

Rolf Seeger, médecin du trafic à l’Université de Zurich

Pourtant, un examen médical sérieux serait essentiel: «On estime que chaque année 16 000 détenteurs de permis de conduire sont frappés de démence, chiffre le professeur Rolf Seeger, médecin du trafic à l’Université de Zurich. Cette pathologie est souvent la cause d’erreurs grossières de conduite, comme prendre un rond-point à l’envers ou passer au feu rouge.» Et même pour ceux qui ne sont pas malades, les capacités cognitives diminuent avec l’âge. A cela s’ajoutent les problèmes de vue, de mobilité de la nuque et de fatigue. Un exemple: la mise au net visuelle, lorsque le regard passe du tableau de bord à la route, prend quatre fois plus de temps à 60 ans qu’à 40 ans.

Ce risque est identifié de longue date. Une étude de l’Association transport et environnement relevait il y a cinq ans qu’en tenant compte des kilomètres parcourus, les conducteurs de plus de 80 ans ont quatorze fois plus d’accidents que ceux de 45 à 65 ans. Avec une population vieillissante, des aînés qui gardent leur permis toujours plus longtemps, le risque causé par les seniors sur les routes va aller en s’aggravant.

Mais les autorités ne font pratiquement rien. Des cours spécifiques aux aînés sont certes organisés, notamment par le TCS. Ils coûtent 150 francs et incluent une course d’une heure avec un instructeur ainsi que des rappels théoriques. Une mise à niveau bienvenue pour une génération qui a passé son permis à une époque où il n’existait ni autoroute, ni rond-point. Mais les rares seniors qui y participent le font sur une base volontaire.

Mesures volontaires
Le canton de Neuchâtel a essayé d’ajouter une mesure incitative: depuis le début de cette année les conducteurs qui renoncent à leur permis reçoivent un bon de 200 francs pour l’achat d’un abonnement général CFF. «Pour certaines personnes, surtout à la campagne, renoncer à la voiture n’est pas une décision facile. Mais lorsque la sécurité est en jeu, il n’y a pas à hésiter», prêche le directeur du Service des automobiles, Philippe Burri.

D’autres cantons mettent encore en place des actions ponctuelles qui incluent le contrôle de la vue ou des réflexes. «Ces mesures de prévention volontaires sont évidemment bienvenues, mais ce ne sont souvent pas les personnes qui en auraient le plus besoin qui y participent», observe Bernard Favrat, responsable de l’Unité de médecine et psychologie du trafic du CHUV.

Le BPA, extrêmement mesuré sur la question, propose une forme d’autoévaluation. «Il existe des questionnaires que le senior peut remplir lui-même. Cela permet de prendre conscience des problèmes. C’est aussi un bon moyen pour l’entourage d’engager cette délicate discussion», affirme Uwe Ewert.

Le docteur Rolf Seeger pense que cela ne suffira pas: «Chaque conducteur de 80 ans devrait obligatoirement effectuer une course de contrôle avec un expert. Mais les politiciens ne sont pas très enclins à prendre des mesures qui risquent de déplaire aux personnes âgées. Donc à une partie de l’électorat.»

Le test de l'horloge

A priori, rien de bien sorcier. Le médecin vous tend une feuille de papier, vous demande de dessiner le cadran d’une montre et de placer les aiguilles à 11h10. Les dessins ci-contre sont des résultats spectaculaires mais réels de cette expérience réalisée sur différentes personnes.

Le test ne nécessite que quelques minutes et permet de détecter les maladies dégénératives du cerveau, comme Alzheimer, à un stade précoce.

«Il est particulièrement adapté aux conducteurs car il permet de tester deux notions clés: la vision et l’espace, explique Bernard Favrat, responsable de l’Unité de médecine et psychologie du trafic du CHUV. On remarque aussi lorsque la capacité d’abstraction est altérée lorsque les patients mettent l’aiguille des minutes sur le chiffre 10 plutôt que le 2.»

L’esquisse du patient indique s’il y a lieu de procéder à des examens plus approfondis. Le test de la montre est un exemple parmi d’autres qui pourrait être pratiqué systématiquement par les médecins de famille. Pour l’instant, ces tests ne sont pas obligatoires et certains médecins ignorent même leur existence.

Les contrôles que doivent passer tous les deux ans les conducteurs de plus de 70 ans ne sont pas uniformisés au niveau suisse. «La législation, qui date de 1976 et qui est en train d’être mise à jour, est très précise sur certains points, poursuit le spécialiste. L’acuité visuelle doit être de 0. 6 au moins et le champ de vision de 140 degrés. » Sur d’autres points, elle est par contre beaucoup plus floue. Ainsi le patient ne doit pas souffrir de «maladie mentale grave».

Chez certains médecins, les tests prennent une demi-heure, chez d’autres, c’est expédié en moins de deux minutes

A partir de là, chaque médecin est libre de procéder au contrôle des seniors comme il l’entend. Tel praticien examine la vue au cabinet, d’autres envoient le patient chez un opticien ou un ophtalmologue. Chez certains médecins, les tests prennent une demi-heure, chez d’autres, c’est expédié en moins de deux minutes. Cette dernière pratique est condamnée par la faîtière des médecins de famille Suisse: «C’est un moment important où l’on parle de la responsabilité de sa sécurité et de celle des autres usagers de la route», explique l’un de ses représentants, Bruno Kissling.

Au final, la seule chose que le médecin devra renvoyer au Service des automobiles est une simple feuille qui indique si le senior est apte ou inapte. Aucun diagnostic, ni aucun résultat de test n’y figure, secret médical oblige.

L’idée d’une formation obligatoire des médecins de famille, envisagée dans le cadre du programme national de Via sicura, semble être tombée à l’eau. Certains médecins de famille n’auront donc peut-être jamais connaissance de l’existence du test de la montre.

La carte suisse des accidents

«Le Matin Dimanche» a créé une carte interactive qui recense tous les accidents de la route en Suisse. Elle est basée sur le registre des accidents de la route de l'Office fédéral des routes (OFROU). La carte contient la totalité des 213'248 accidents enregistrés par la police de 2011 à 2014 et impliquant au moins un véhicule. Les informations relevées par la police sur le lieu de l'accident ont été anonymisées par l'OFROU. Elle est mise à jour chaque printemps avec les données de l'année précédente.

En arrivant sur la carte, dans un premier temps, les accidents sont regroupés et indiqués par des cercles rouges. Un cercle rouge foncé indique que plus de 40 accidents ont eu lieu dans cette zone. L'utilisateur peut parcourir la carte voir quels accidents ont eu lieu près de chez lui.

Possibilité de zoomer et de filtrer
Lorsqu'il zoome suffisamment, les cercles rouges se transforment en point orange. Chaque point orange indique un accident. En cliquant dessus, il est possible de connaître l'année, l'heure, les véhicules impliqués ainsi que les conséquences de l'accident.

En utilisant les filtres disponibles dans la barre orange en haut de l'écran, l'utilisateur peut choisir de n'afficher que les accidents avec blessé, ceux impliquant un vélo ou ceux qui se sont produit de nuit.

La carte a été réalisée avec les journaux «SonntagsZeitung» et «Tages-Anzeiger», en collaboration avec l'institut de recherche Sotomo de l'Université de Zurich.

Texte
Alexandre Haederli
Barnaby Skinner
Linda von Burg

Images
Keystone, Frédéric Bisson
Stefano Schroeter, DR

Réalisation
Alexandre Haederli