Hécatombe d'animaux sur les routes

Plus de 20 000 chevreuils, renards et autres bêtes sauvages meurent sur les routes suisses chaque année.

Il est passé 23 heures. Sélim rentre du travail. Comme tous les jours, il emprunte l’autoroute qui relie Bienne et Neuchâtel pour rentrer à La Chaux-de-Fonds, où il habite avec son épouse. Le couple vient de se marier et est de retour de voyage de noces depuis trois jours à peine. L’esprit de Sélim vogue encore quelque part aux Seychelles quand, tout à coup, la réalité se rappelle à lui de plein fouet. Entre son pare-chocs et la voiture qui le précède, une ombre surgit. «Je ne l’ai pas vu sauter, témoigne le trentenaire. J’ai juste pu deviner que c’était un chevreuil.»

Le Chaux-de-fonnier n’a même pas le temps de freiner. Il parvient juste à se cramponner de toutes ses forces à son volant pour affronter le choc. Dans un bruit fracassant, il percute le malheureux animal venu s’aventurer sur la chaussée. «La voiture est partie dans tous les sens. J’avais l’impression d’être sur une plaque de glace. J’ai vraiment eu peur.»

Sous le choc, Sélim roule encore quelques minutes avant de sortir de l’autoroute pour s’arrêter. «Mon premier réflexe a été d’appeler ma femme. J’étais secoué, mais content d’avoir réussi à maîtriser ma voiture.» Il contacte ensuite la police, qui le rejoint sur les lieux pour établir le constat de l’accident. «Un des agents m’a indiqué que les traces vertes sur mon pare-chocs étaient les restes de l’estomac du chevreuil que je venais d’écraser», raconte le jeune homme, dubitatif.

Aujourd’hui encore, l’accident le travaille par moments. «Moi qui adore les animaux, cela me fait bizarre d’avoir enlevé la vie à un chevreuil. Mais je ne culpabilise pas, car je sais que cela peut arriver à tout le monde.»

Une collision toutes les demi-heures

En effet, le nombre d’animaux sauvages morts sur la route se compte en dizaines de milliers. En Suisse, plus de 19 000 chevreuils, renards, sangliers, blaireaux, cerfs et lièvres meurent chaque année d’une collision avec une voiture, selon les chiffres de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV).

Autrement dit, un accident a lieu toutes les 30 minutes. Entre 2010 et 2014, plus de 102 300 animaux ont été percutés par des véhicules, dont 7600 par des trains. Les plus touchés sont les chevreuils, les renards et les blaireaux. L’Association Suisse d’Assurances (ASA) estime les dégâts matériels à 25 millions de francs par année.

Le nombre de bêtes tuées varie fortement d’un canton à l’autre. Berne détient la palme avec près de 3700 animaux morts en 2015. A l’autre bout de la chaîne, Nidwald n’en a compté que trente. Cette variation s’explique par de multiples facteurs, tels que la dimension du canton, la topographie, les kilomètres de route, la densité de la circulation ou la taille des populations d’animaux.

Toujours est-il que les chiffres sont impressionnants. Rien que dans le canton de Vaud, 1500 animaux sauvages ont été tués l’année passée. Soit près de quatre par jour. Les routes vaudoises sont celles qui ont fait le plus de victimes en Suisse romande, devant Fribourg et le Valais.

Du coup, la gendarmerie et les neuf gardes-faune vaudois sont régulièrement appelés pour ramasser des carcasses. Ce mercredi matin 18 mai, Stéphane Mettraux, surveillant permanent de la faune du canton de Vaud, est justement contacté par une promeneuse tombée sur le corps d’un chevreuil gisant au bord d’une petite route sur les hauteurs de Lausanne.

Le surveillant se rend sur les lieux indiqués et découvre le corps inerte de l’animal, étendu dans l’herbe à la lisière d’un petit-bois. Le garde-faune reconnaît immédiatement une femelle. En lui tâtant le ventre, il constate qu’elle est portante. «Elle aurait dû mettre bas d’ici un à deux jours.»

Le professionnel déduit de l’état de la chevrette, déjà rongée par d’autres animaux, qu’elle est morte la veille, voire plus tôt encore. Le chauffeur n’a prévenu ni la police ni les gardes-faune. «Les automobilistes ont pourtant l’obligation d’annoncer ce type d’accident», souligne Stéphane Mettraux.

Le surveillant chargera la chevrette dans son véhicule pour l’emmener au crématoire. Si l’automobiliste s’était annoncé, il serait devenu le propriétaire légitime du chevreuil. Il aurait alors pu choisir de le garder pour lui ou de le céder à l’Etat.

«Dans ce cas, si la bête est en bon état, on peut la vendre à des particuliers», informe Stéphane Mettraux. Les prix vont de 200 francs pour un cerf à 10 pour un lièvre. Les restaurateurs n’ont pas le droit d’utiliser cette viande dans leurs cuisines.

Stéphane Mettraux se montre d’autant peu surpris par la mort de la chevrette que la région de Chalet-à-Gobet, fortement boisée, est propice aux collisions. Particulièrement sur la route de Berne, non loin de là. Ses trois voies rapides laissent peu de chances aux animaux voulant relier deux forêts. La route des paysans, juste à côté, est tout aussi meurtrière. Durant les premiers mois de l’année 2016, plus de 30 bêtes sont déjà mortes sur ces seuls tronçons, qui mesurent à peine un kilomètre à eux deux.

Gare à l'obscurité!

La plupart des accidents surviennent lorsqu’il fait nuit. «L’aube et le crépuscule sont les moments les plus problématiques, explique Stéphane Mettraux. Les chevreuils se déplacent alors vers leurs lieux de gagnage, où ils trouveront leur nourriture.» La période de rut, en juillet, ou tout changement météorologique augmente aussi les mouvements des chevreuils.

Pour éviter au maximum les collisions, plusieurs systèmes d’alerte ont été imaginés (lire encadré). Comme la plupart des cantons, Vaud a opté pour des avertisseurs sonores. Tous les tronçons problématiques n’en sont pas encore équipés, mais «une enveloppe du budget y est consacrée chaque année», explique Stéphane Mettraux.Sécurité routière en danger.

Ces mesures ne visent pas que la sauvegarde du gibier, mais aussi la sécurité des automobilistes. Ces cinq dernières années, 2 personnes sont mortes dans une collision, 53 ont été gravement blessées et 306 légèrement d’après l’Office fédéral des routes (OFROU). «La plupart des accidents impliquent des chevreuils. Les dégâts sont donc souvent seulement matériels, souligne Gottlieb Dantliker. Mais contre des cerfs, de plus en plus nombreux dans la région genevoise, les risques d’un accident mortel sont bien plus grands.» Ces grands ongulés sont en effet plus hauts sur pattes et pèsent jusqu’à 200 kilos, contre 30 seulement pour les chevreuils. Mais les premiers ne sont impliqués que dans 500 accidents par année, contre plus de 8000 pour les seconds.

Les chevreuils sont les animaux les plus touchés par les collisions, d’abord parce qu’ils sont très nombreux en Suisse: plus de 132 000 individus. Mais aussi parce qu’ils se déplacent toujours en petits groupes. «Les gens évitent un chevreuil puis réaccélèrent, explique Stéphane Mettraux. C’est souvent à ce moment qu’ils en écrasent un autre.» Les renards subissent eux aussi d’énormes pertes. Plus de 6000 meurent chaque année sur les routes. Des collisions moins impressionnantes, mais parfois tout aussi marquantes.

Ophélie (prénom d'emprunt) se souviendra toute sa vie de cette soirée d’automne 2014, lorsqu’elle rentrait chez elle, à Saint-Imier (BE). Il est environ 21 heures quand, tout à coup, elle aperçoit la silhouette d’un petit animal se jeter sous ses roues. «Il a surgi de nulle part. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un chat.»La conductrice ne parvient pas à l’éviter.

Craignant de s’arrêter en pleine nuit sur une petite route sinueuse, Ophélie continue jusqu’à Saint-Imier. «Une passante m’a regardée bizarrement», se souvient-elle. Ce n’est qu’en arrivant chez elle qu’elle comprendra les raisons de cette stupéfaction.

Voulant inspecter sa voiture, elle découvre le renard littéralement encastré de tout son long entre le pare-chocs et la calandre. «On aurait dit qu’il dormait, il n’y avait même pas de sang. Ça m’a choquée. J’ai mis une semaine à m’en remettre.»

Doute sur l’efficacité des avertisseurs sonores

Pour diminuer les collisions avec des animaux, la plupart des cantons suisses ont installé des avertisseurs sonores sur les balises en bord de route. A la lumière des phares, ils émettent un son très aigu pour faire rebrousser chemin au gibier.

Le hic, c’est que l’efficacité de ces appareils reste encore à prouver. Une étude menée par l’Association Suisse d’Assurances (ASA) a montré que, s’ils ont permis de réduire les accidents jusqu’à 40% durant la première année, «leur effet s’est affaibli au cours des années suivantes». Dans le canton de Lucerne, on n’a carrément observé aucun changement. «La situation s’est améliorée sur certains tronçons, mais s’est aussi dégradée sur d’autres.»

Les chercheurs n’ont donc pu «ni infirmer, ni confirmer l’efficacité de ces avertisseurs», écrit Dominik Thiel, ancien collaborateur de la division des forêts du canton d’Argovie dans Umwelt Aargau. Leur utilité serait équivalente à celle des CD ou autres réflecteurs.

Mais Dominik Thiel cite d’autres systèmes, plus efficaces, comme des capteurs sensoriels. Ces derniers avertissent les conducteurs au moyen d’un panneau «Attention gibier» qui s’illumine dès qu’un animal s’approche de la route. La première installation en Argovie a permis de réduire de 100% les accidents sur le tronçon concerné.

Le problème, c’est que chaque capteur coûte plus de 10 000 francs, contre 50 à peine pour les avertisseurs sonores. Et ce système n’est pas non plus infaillible: le capteur peut manquer de détecter certains animaux. De plus, il dépend du comportement du conducteur. Les expériences ont montré que les automobilistes ne ralentissent que lorsqu’un panneau «limitation à 40 km/h» s’allume aussi. Seul, le panneau «Attention gibier» n’a que peu d’effet.

Le meilleur moyen de diminuer les accidents reste donc l’adaptation de sa vitesse. «Les automobilistes ralentissent aujourd’hui autour des écoles, mais pas encore dans les milieux boisés, constate Gottlieb Dantliker, inspecteur de la faune du canton de Genève. Il faut absolument les y sensibiliser.»

A Genève, la route la plus problématique est celle de Savorny, dans les bois de Versoix. Ce tronçon rectiligne, cerné par des milieux riches en faune, est limité à 80 km/h. «Mais nos mesures ont montré que près de 20% des conducteurs ne respectent pas cette limitation», se désole Gottlieb Dantliker.